Navigo en poche, voiture rouennaise vendue, il a fallu qu’à Paris je daigne tenter le métro.

Je demande à un mec, d’abord, ce que ça fait si je marche sur les rails. On m’a dit que je brûlerais, il me rit au nez. Apparemment, si je marche sur les rails, je ne risque rien pour autant. Mais je ne marche pas quand même sur les rails, il me l’interdit formellement.

A Rouen, on n’a qu’une ligne, et on ne peut pas se paumer, donc. Sauf quand on la prend à l’envers. Oui, ça arrive. Souvent. D’ailleurs, c’est fréquent que vous me croisiez entre le Palais de Justice et le Théâtre des Arts à bougonner dans mon wagon, conscient de ma bêtise.

A Paris, donc, tu peux te tromper de sens, mais aussi de destination. Insupportable. Il y a des plans un peu partout tout pleins de couleurs et de trucs écrits en petit. Et quand tu fais ton trajet avec tes doigts, que tu t’étales sur la carte, main gauche en haut à gauche, main droite en bas à droite, que tu laisses l’empreinte de ta langue sur la vitre rayée, en général floquée “nique ta mère l’OM”, tu comprends qu’il faut faire autrement.

Mais donc ça n’est pas là que je souhaitais en venir, et à coup de digressions, je finis toujours quel que soit le sujet par raconter que je lèche des trucs. Recentrons-moi.

Quand les portes se mettent à sonner, en principe, c’est comme quand le feu passe au orange, faut plus rentrer. Alors les premières fois, le provincial obéira et attendra comme un con, la faute à la sonnerie, devant les portes dans lesquelles il aurait pu s’engouffrer une petite dizaine de fois, la sonnerie retentissant en fait vachement longtemps. Les conducteurs sont des bâtards, ils ont pigé la psychologie des provinciaux. Et les Parisiens continuent de forcer le passage. Même lorsque les portes commencent à se fermer.

Et quand un mec reste pris au piège, il se démerde tout seul pour s’en sortir. C’est la règle, ici. Quand c’est une jolie fille, c’est différent. Il y a empathie (hypocrisie) et tout (opportunisme)…

Il y a plein de jolies filles aux regards vides dans le métro. Les moins jolies regardent leurs chaussures, les canons lisent des livres. Marc Lévy, souvent. Les canons sont assez nases, c’est une règle. Faut trouver celle qui lit du Modiano, et s’asseoir à côté d’elle. Sentir sa nuque, sans trop se pencher, admirer ses doigts tourner les pages, jouir du fait qu’il n’y a pas d’alliance et montrer qu’on la regarde. Regarder, regarder, regarder, contempler, l’admirer dans son beau gilet noir, les cheveux en bataille. Elle rentre du boulot, elle est fatiguée.

Et quand elle te renvoie le regard, je tombe amoureux. Je ne suis résolument pas parisien, dans le métro. Je ne suis pas de ceux qui regardent leurs chaussures, les miennes sont moches. Je ne lis pas, pas souvent. Je regarde les gens s’ennuyer et je tombe amoureux d’eux.

Je me suis marié 47 fois en trois jours, dans mes rêves, j’ai eu 26 enfants, toutes prénommées Clémentine. J’ai acheté 63 maisons secondaires un peu partout, j’ai fait 8 tours du monde, invité plein de meufs au restau, rencontré des belles-familles chiantissimes. Dans le métro, je ne vois pas les arrêts passer. Dans le métro, je loupe toujours mon arrêt. Dans le métro, je ne m’ennuie pas, je me perds, juste. Car dans le métro, je suis resté provincial.

Relire : L’épisode 1

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