Rouen, Rouennais, Rouenneries : Présentation - Table des matières
XII
LA PETITE VALLEE DE MANCHESTER
C’était en 1827, c’est sûr. J’en ai pour garant une ardoise au haut d’une maison, ardoise bien et dûment datée… Le mois, le jour, je n’en sais rien ; mais c’était en été, et je puis dire qu’il était environ six heures du matin quand nous partîmes en petit char-à-bancs, mon père, un de mes camarades et moi. Le camarade avait treize ans, j’allais en avoir onze ; l’air était délicieux, le ciel pur, la campagne constellée de fleurs…
Notre sortie de la ville se fit par le boulevard du Mont-Riboudet. Le boulevard du Mont-Riboudet, comme tous les boulevards de ce temps-là, n’avait ni ruisseau ni égout ; mais entre les arbres, de grandes fosses, longues de deux à trois mètres, profondes d’un mètre environ, servaient de récipient aux eaux du ciel, La plupart restaient constamment pleines d’une boue épaisse et fétide où, de temps en temps, les passants se noyaient. De maîtres crapauds surgissaient de ces trous, particulièrement au Mont-Riboudet et sur le Boulevard du Bureau ou Boulevard de l’Hospice, devenu Boulevard Gambetta. Ces crapauds, dans mon enfance, m’amusaient beaucoup.
Le boulevard du Mont-Riboudet, en 1827, c’eût été vraiment le désert sans les chantiers Lemîre qui commençaient de l’animer un peu.
Au haut de la montée, quelques maisons pourtant, et puis venait Déville, où mon père en passant nous fit voir, à la porte d’un serrurier, le marteau de Georges d’Amboise, placé tout justement comme il l’est aujourd’hui à la porte du musée d’antiquités, enclave Sainte-Marie.
Derrière l’église de Déville, sur le bord de la route, à droite, la maison de campagne de la famille Flaubert, maison très jolie, quoique modeste, et déjà célèbre pour avoir servi de résidence quelques mois à Voltaire.
Mais ceci, c’était déjà de l’archéologie, et peut-être en fûmes-nous moins impressionnés que de l’histoire contemporaine : à Déville, à Maromme, à Bondeville, au Houlme, ce que nous admirions, c’était de voir partout se construire les blanches et hautes filatures, les teintureries, les indienneries : usines, magasins, maisons, maisonnettes sortaient de terre comme les morilles au printemps. Partout étaient à l’œuvre maçons, charpentiers, menuisiers, serruriers, peintres. Partout circulaient, allaient, hydrauliciens et mécaniciens. Ce mouvement, qui ne faisait que commencer, devait prendre, après 1830 une bien autre activité. Mais le spectacle n’en était que plus nouveau. Au Houlme déjà, sur le bord de la route, s’étalait comme un vaste éventail la filature de M. Levasseur, avec son écusson et ses armoiries. Michelet, quinze ou seize ans plus tard, dira : Quel est ce magnifique hangar féodal ?
A Malaunay, même agitation, même élan à bâtir; Ce chapelet d’usines devait aller bientôt, sans interruption, de Rouen à Monville (ou nous arriverons tout à l’heure), si bien que la vallée où se réunissaient les rivières de Clères et de Cailly fut surnommée petite vallée de Manchester.
Mon père qui, lui aussi, bâtissait à Clères sa petite usine, s’arrêta à Bondeville chez un charpentier hydraulicien. Les ateliers, la cour fourmillaient d’ouvriers en train de construire des roues, des grands rouets, des arbres tournants, des arbres de couche. En une séance, nous apprîmes, le camarade et moi, tous ces termes. Nous étions dans l’admiration de toute cette vie, de toutes ces nouveautés ; c’était la naissance du monde industriel. Sur la route, les cafés et restaurants s’intitulaient : Café du Commerce, Hôtel de l’Industrie, ou bien c’était Au nouveau Monde. Mais cela après 1830 ; je le consigne ici pour n’avoir pas plus tard à y revenir ; alors aussi sur les enseignes s’inscrivit le souvenir des Trois journées. Ce fut une explosion de cafés Lafayette. Il y eut pour enseigne d’une guinguette, au Mont-Riboudet, un fier coq gaulois avec cette devise: Il a chanté trois jours. Les perruquiers qui se transformèrent en coiffeurs ornaient leurs salons, dehors et dedans, de peintures, de portraits et d’inscriptions en vers patriotiques.
Lire les enseignes, c’était un plaisir. Eh ! vraiment, c’était un cours d’histoire contemporaine. Nous y devenions, le camarade et moi, très savants. On s’était arrêté chez le constructeur de Bondeville; on s’arrêta au Café du Midi, à Malaunay, pour faire manger au cheval un picotin et pour casser une croûte. Pendant que le cheval achevait son avoine, nous courûmes au bord d’un ruisseau peuplé d’épinoches et de verons ; nous visitâmes quelques-unes des constructions commencées, les vastes ateliers, les rivières barrées, détournées de leur cours, disposées pour arriver en chute sur les roues, tout cela était un spectacle…
A Monville, activité plus grande encore et métamorphose plus rapide. Le baron de Monville s’était mis à la tête de ce mouvement industriel ; il avait visité les usines anglaises et donnait aux siennes, mieux qu’aucune autre, le cachet britannique. Nous eûmes l’ébahissement de maisons, de bâtiments de toutes sortes couverts en papier, M. de Monville s’étant engoué de ce genre de couverture légère et peu coûteuse.
Ce n’était pas un voyage à quatre lieues de Rouen que nous faisions, c’était un voyage en pays nouveau, en pays imprévu, nous étions en plein Manchester. Ah ! chère vallée, que tu nous parus riche et belle !
Une excursion dans la lune et dans les étoiles ne nous eût pas causé plus de surprises. Nous poussions des cris de joie et d’admiration,
De Rouen à Malaunay, nous avions eu la route royale. L’entretien peut-être laissait à désirer et le conducteur de la voiture devait avoir l’œil attentif aux ornières, mais, tout au moins, il y avait à droite et à gauche de l’espace.
Mais à Malaunay finissait pour nous la route royale et commençait le chemin de traverse, ou plutôt le chemin des traverses. Toutefois, jusqu’à Monville, on allait encore. Les voitures du baron de Monville passaient par là tous les jours, et le baron avait trouvé moyen d’en combler ou faire un peu combler les plus grands trous. On avait élagué les branches trop basses qui le recouvraient. Les flaques d’eau et de boue, même au fort de l’été, ne manquaient pas. Mais enfin on y passait sans péril.
Le vraiment difficile commençait à Monville : pour continuer vers Clères, il n’y avait plus rien. Ce qu’on appelait chemin, c’était une obscure fondrière, un ravin d’où rarement on apercevait le ciel. A pied, on en avait jusqu’aux genoux ; en voiture, on risquait a tout instant de verser et de se rompre le cou. Il nous fallut une partie du trajet marcher auprès de la voiture, que, de temps en temps, nous retenions ou soulevions pour l’empêcher de chavirer ; mais pour des bambins de onze et treize ans; tout cela c’était réjouissance. Celui qui ne s’amusait pas, c’était mon père. Les courroies de notre banc cassèrent; il dut, au coin d’un petit bois, se faire bourrelier pour les rafistoler.
Pendant ce temps, nous prenions nos ébats, nous croyant arrivés aux forêts d’Amérique.
Ah ! c’était un voyage cela, je vous en réponds !
Il faut, pour être juste, ajouter qu’à deux kilomètres environ de Monville on put remonter en voiture et y rester, non sans souci pourtant et sans cahots terribles, jusqu’au terme du voyage.
Le terme du voyage, c’était la petite usine paternelle que précisément on était en train de couvrir; aussi les couvreurs nous demandèrent-ils, au camarade et à moi, d’attacher leurs ardoises d’honneur. Cela fait, nous allâmes à la découverte.
Moi j’avais déjà vu le pays, j’en connaissais les sentiers; mais le camarade n’y voyait que labyrinthe de ruisseaux, de sources, d’étangs, de prairies en fleurs et puis des bois, des bois, des bois ! Tout d’abord, il me demanda s’il n’y avait pas là-dedans des bêtes dangereuses…
Qui croirait que, trente ans plus tard, le statuaire Auguste Préault me faisait dans les mêmes bois la même question ?
Voilà comment, de 1827 à 1830, 1835, et même un peu par delà, on vit se bâtir, se peupler, s’animer la petite vallée de Manchester. Spectacle inoubliable : celui de tout un peuple s’élançant vers le travail libre. Rarement il dut y avoir dans le monde autant de confiance et d’espoir. C’est de cette confiance, de cet espoir, de cette jeunesse que 1830 tira son enthousiasme naïf, sa beauté, sa gaîté. Ce fut, aux trois jours de juillet, une explosion de chansons et de rires. Jamais depuis rien n’a rappelé, même de loin, cette heure unique.
Les historiens de 1830 n’ont pas bien dit cela. Les résultats incomplets de cette révolution, le mécompte des partis trop avancés ou trop attardés, les espérances déçues chez les prolétaires, leur affranchissement retardé, tout cela n’a que trop fait oublier les charmes de la première heure. Si ce fut une aurore suivie d’un jour sombre, l’aurore n’en fut pas moins pure, souriante et radieuse.
Pour ma part, j’aurai toujours présente cette ferveur pleine d’allégresse, cette bienveillance et cette concorde où tous se sentaient n’avoir qu’un même cœur. La France a quelquefois de ces jours ; ils sont le trait distinctif de sa vie. Dix fois on a cru chez elle tout perdu, et dix fois tout s’est réveillé héroïque et sublime.
Que d’exemples en pourraient être cités si nous faisions ici de l’histoire. Mais ces causeries ne sont que simples, tout simples récits d’impressions personnelles.
Je dirai : j’étais là, telle chose m’advint.
Vous y croirez être vous-même.
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