Rouen, Rouennais, Rouenneries : Présentation - Table des matières
IV
PARENTES RURALES
On a vu ce qu’était la rue à cette époque, comment on y vivait en famille, comment les après-dînées s’y passaient à causer assis sur des bancs et sur des chaises, comment les enfants y jouaient. Il n’était même pas rare que les parents, encore jeunes, prissent part a ces jeux, surtout aux jeux de raquette ou de balle.
Mais ce qui donnait à quelques-unes des plus larges rues de la ville leur originalité, c’était les étalages de toutes sortes et surtout les étalages des marchandes de fruits ; ils envahissaient une grande partie de la voie s’approchant de côté et d’autre à pas plus de deux mètres du ruisseau, qui coulait en ce temps-là au beau milieu de la rue. Lorsque, par grand hasard, deux voitures venaient à se croiser, les charretiers étaient obligés de rentrer eux- mêmes ou de bousculer ces étalages aux grands cris des marchandes. La police dut commencer par interdire, le vendredi, ces empiétements sur la rue, à cause des voitures plus fréquentés ce jour-là; mais les autres jours ils furent tolérés, du moins jusqu’à la création des omnibus de Darnétal. Aussi que d’objurgations contre cette invention diabolique ! Tout progrès est toujours un dérangement pour quelqu’un ; il y a, d’ailleurs, pour tout le monde, l’habitude de voir les choses dans un certain état, ce qui fait que l’on est blessé au moindre changement. Nous sommes tous un peu atteints de cette maladie du Misonéisme : « horreur de la nouveauté. » Les étalages cependant durent être supprimés tout à fait au dehors. Ce qui changea complètement l’aspect de quelques rues.
Un vieil usage toutefois leur conserva un peu de leur amusement; c’était celui des ateliers ouverts sur la rue dans un grand nombre de rez-de-chaussée, Presque en face de nous, à côté de l’auberge, se trouvait un de ces ateliers : c’était celui d’un fabricant de lames pour les tisserands; sept ou huit enfants, dans chaque atelier, étaient employés à cette fabrication. Ils s’en acquittaient avec une rapidité des mains et des bras qui rendait impossible de rien voir à ce qu’il faisaient. Que de temps j’ai passé à les regarder, enviant leur sort, car cette agitation me paraissait un jeu. il y avait aussi les fabriques d’amadou où l’on voyait de jeunes ouvriers frapper d’un petit maillet toute la journée sur l’amadou en préparation.
L’amadou ! ce mot n’a l’air de rien ; il indique cependant un état de choses qu’à peine on peut aujourd’hui comprendre. Écoutez plutôt ce qu’il en résultait chez nous d’ennuis. Je couchais dans la chambre de mon père et de ma mère; il y avait toute là nuit une veilleuse; mais si d’aventure, et l’aventure était assez fréquente, la veilleuse venait à s’éteindre, il fallait, à la moindre nécessité, et surtout pour se lever le matin en la saison des jours courts, il fallait battre le briquet. Battre le briquet, quelle opération ! Elle consistait à poser sur le bord d’une pierre à fusil, un morceau d’amadou et à frapper d’un petit instrument en fer sur la pierre pour en faire jaillir des étincelles jusqu’à ce que l’une d’elles enflammât l’amadou. Ce frappement du briquet ou fusil durait quelquefois un demi quart d’heure, et que de coups sur les doigts !
On ne sait pas quel utile progrès ce fut que l’invention des allumettes chimiques.
J’ai parlé des petits lamiers, des petits frappeurs d’amadou ; mais combien d’autres professions s’exerçaient ainsi dans des boutiques ouvertes à la curiosité des passants ! En certaines rues, on voyait à la file des douzaines d’artisans de même profession : dans la rue de la Renelle, les tanneurs et mégissiers; dans la rue des Faulx, les couteliers d’un côté et les brossiers de l’autre, dans la rue des Savetiers (officiellement, c’était la rue des Prêtresses, mais le peuple ne cessa jamais de rappeler rue des Savetiers,), les cordonniers en vieux, etc.
Les bouchers même abattaient et habillaient sous les yeux du public leurs bœufs, veaux et moutons.
Que d’enfants furent ainsi déterminés dans le choix d’un métier !
Les tonneliers séchaient au feu, en pleine rue, leurs barils, leurs baquets et leurs seaux, ce qui m’amusait beaucoup ; les forgerons y forgeaient leurs essieux, y ferraient les roues des voitures. Beaucoup d’autres professions s’exerçaient aussi en plein air. Les vanniers faisaient leurs paniers devant leur porte.
De jolies dentellières, pour la plupart originaires du Calvados (on le voyait à leur coiffure) faisaient de la dentelle ici et là, au seuil des maisons, et c’était un vrai charme de voir leurs doigts agiter mignonnement les centaines de petits fuseaux.
Mais laissons les métiers et revenons aux personnes, revenons surtout aux membres de la famille.
Simple paysan Cauchois, venu à vingt-trois ans s’établir à la ville, mon père avait eu dix sœurs et un frère. L’aînée de ces dix sœurs, la plus belle cauchoise que j’aie jamais vue, la plus accorte, la plus vive d’allure et la plus excellente, la plus secourable, les poches inépuisablement garnies de friandises pour les enfants ! Elle avait épousé un cultivateur aisé qui avait dû être, lui aussi, le plus beau gars de la contrée. Véritable géant, tout en lui étonnait mon enfance ; sa corpulence pleine de force et de majesté, sa tète puissante, ses larges mains de laboureur, sa voix retentissante et sympathique, son éclat de rire rabelaisien, sa bonté assaisonnée de finesse et de prudence.
Je l’écoutais parler de ses champs, de ses blés, de ses avoines et menus grains, de ses semailles, de ses moissons, de ses bestiaux avec délices. La vie agricole me devenait par lui sacrée.
Sans doute tous ces gens-là, je me le dis aujourd’hui, devaient avoir leurs imperfections, leurs misères ; mais, enfant, je ne les voyais pas. Et comment les aurais-je vues ? Tous étaient bons pour moi, tous me comblaient d’amitiés. Je voyais en eux s’épanouir la nature humaine et ne la voyais qu’en eux. Le besoin d’admirer, de respecter, si naturel aux enfants, trouvait à se satisfaire avec eux. Je les admirais donc, les aimais et les respectais en toute sincérité. J’ai, d’ailleurs, reconnu depuis et j’ai su par mon père et ma mère qu’ils en étaient dignes.
L’oncle presque géant, dont je parlais tout à l’heure, était maire de sa commune, et dans les cas un peu compliqués ou embarrassants, il ne manquait pas de venir consulter mon père. Sans avoir l’air de rien entendre et tout en dessinant de grands bonshommes à la craie sur une planche, j’écoutais avidement. J’eus ainsi l’exemple, le très bon exemple pour un enfant, du sérieux, du bon vouloir, de l’esprit de justice et de prudence qu’apportait le digne oncle à l’administration de sa commune. Les conseils désintéressés, judicieux et habiles de mon père me frappaient aussi beaucoup; et voilà comment la famille, l’entourage d’amis et de voisins furent pour l’enfant comme des livres ouverts, parmi lesquels il n’y en eut pas de mauvais, du moins pour le premier âge ; il y en avait bien d’un peu ridicules, d’un peu sots; mais la haute raison, la pénétration paternelle et maternelle savaient parfaitement remettre les choses en leur point, quoique mon père ne sût pas toujours se priver d’en rire et de nous en faire rire.
Rouen, Rouennais, Rouenneries : Présentation - Table des matières
Parlez-en sur Facebook