Rouen, Rouennais, Rouenneries, chapitre 2

Rouen, Rouennais, Rouennerie : Présentation Table des matières

II
ANCIENNES ENTRÉES, — ENTRÉES ACTUELLES
GARE DE L’OUEST, — RUE JEANNE-DARC, — PALAIS-DE-JUSTICE
LE GROS
LE GROS HORLOGE A LA PLACE D’ARMES

Qui n’aurait pas vu Rouen depuis soixante ou soixante-dix ans ne s’y reconnaîtrait guère aujourd’hui, du moins en plusieurs quartiers. Nous y avons vu, en effet, dans cet intervalle se produire des développements heureux; mais nous y avons vu se produire aussi des pertes irréparables. Plusieurs des aspects de cette grande ville se sont amoindris ; des embellissements dirigés au dernier siècle avec intelligence, avec art, en vue de donner à la métropole normande des entrées dignes d’elle, sont aujourd’hui comme n’existant plus. Ces grandioses avenues plantées (quelques-unes sur les bords de la Seine), le visiteur étranger les parcourait avec émotion, avec respect… Elles existent encore, ces avenues, mais, hélas ! elles ne servent plus d’entrée à la ville.

Les chemins de fer ont mis fin à ce beau luxe, ils ont mis fin à cette bonne et favorable impression du voyageur, à qui la ville semblait offrir ainsi une courtoise et riche hospitalité.

Rouen est aujourd’hui comme une ville prise d’assaut et défoncée : on y entre par la brèche ; que dis-je ? les voyageurs de Paris, du Havre, de Dieppe, de Fécamp, de tout le littoral n’y accèdent que souterrainement. Des profondeurs de la gare, une rampe vous mène à la hauteur du sol, et vous voilà dans un coin perdu de la ville, coin mal venu, sans caractère, sans grandeur, privé de perspective. Par où se diriger, on l’entrevoit à peine ; cela ne répond guère aux traditions autrefois en usage ici. Cette vieille ville aimait à se montrer belle, à se parer en reine. On n’y entrait que par des portes triomphales, portes demeurées célèbres et si chères aujourd’hui encore à la mémoire des Rouennais, que peu de fêtes se passent sans qu’on n’en rétablisse l’image aux lieux où elles étaient : porte Cauchoise, porte Saint-Hilaire, porte Martainville, porte Jean-le-Coeur, porte du Bac, porte Grand-Pont, porte des Cordeliers, porte Haranguerie, porte de la Vicomté, etc. Quelques-unes de ces portes existaient encore au commencement du siècle et ne furent démolies que de 18l0 à 1827 ; une seule, la plus moderne et l’une des moins intéressantes, la porte Guillaume-Lion, est encore debout, à l’extrémité orientale du quai, au bas d’une rue obscure, tortueuse, répugnante, mais riche de maisons curieuses, Au seizième siècle, c’était une des rues aristocratiques de Rouen, aussi bien que la rue Martainville où elle aboutit, et que son état de misère a forcé de démolir en grande partie, en vue d’assainir et d’embellir la partie basse de la ville. Cette rue porte le nom de rue des Arpents ; c’est là que se trouve une cour moyen âge si souvent admirée par les voyageurs artistes qui savent tout braver; je n’y ai pourtant jamais rencontré qu’honnêtes gens, polis et attentionnés. Les dessinateurs qui viennent quelquefois prendre un croquis du curieux labyrinthe y sont bien accueillis.

Les portes, les belles entrées dont je parlais tout à l’heure et où se complaisait la fierté normande, elles n’existent donc plus; les vieilles avenues cependant n’ont pas toutes, je l’ai dit, entièrement disparu ; quelques-unes sont encore là, non comme entrées, mais comme promenoirs, malheureusement peu fréquentés : la vie. n’y est plus. J’irai donc au-devant de vous, à la gare de l’Ouest, rive droite, supposant que vous arrivez, ou de Paris, où de la mer. Nous serons tout de suite dans un des quartiers élevés; nous n’aurons qu’à descendre en suivant tout à l’heure; quand nous l’aurons trouvée, de l’autre côté d’un boulevard prochain, la large et longue rue neuve qui d’elle-même s’ouvrira devant nous.

Nous n’avons pas encore les pieds hors de la gare, qu’une ruelle nous apparaît à droite, se dirigeant vers l’ouest. C’est la rue Pouchet, ainsi nommée non pas en l’honneur de notre cher naturaliste, F.-A. Pouchet, mais en l’honneur de son père, Louis-Ezéchias Pouchet, introducteur en France de la filature de coton. Trois générations successives sont arrivées à la célébrité, dans cette famille Pouchet ; Louis-Ezéchias, économiste, industriel et savant distingué; Félix-Archimède, le naturaliste, et son fils, M, Georges Pouchet, actuellement professeur d’anatomie comparée au Jardin-des-Plantes.

Ceci est une des caractéristiques de la vieille bourgeoisie normande : d’une génération à l’autre on s’y transmet, en certaines familles, la probité, la valeur, le talent, la science. Pour le talent il y aurait à citer, dans les dernières années; la dynastie chirurgicale des Flaubert, entremêlée du romancier. Mais si nous remontions dans le passé, ne verrions-nous pas une autre famille nous donner en moins d’un siècle les deux Corneille, Fontenelle, Boisguillebert, le fondateur de l’économie politique, et Charlotte Corday, qui, prête à livrer sa tête, rappelle avec calme à son père, dans une lettre d’adieu, le vers du grand-oncle :

Le crime fait la honte et non pas l’échafaud !

On avait du tempérament dans cette famille. Le tempérament, la forte trempe dans le bien, quelquefois même dans le mal, quoi de plus normand !

Il n’y a pas longtemps que dans cette rue Pouchet on apercevait à droite un petit édifice en pierre portant cette inscription : Fontaine Gaalor, un nom qui doit remonter haut ? Mais nous aurons à reparler tout à l’heure de cette fontaine Gaalor, qui jaillit dans ce coin et qui alimente aujourd’hui l’étang et les cascades d’un très beau jardin public que dans un instant nous visiterons. En sortant de la gare, vous avez pu voir, en face de la rue Pouchet, une autre rue se dirigeant vers l’est, et peut-être dans cette rue ayez-vous aperçu une église de très médiocre architecture (bâtie vers 1680), et, depuis peu, surmontée d’un clocher en zinc laborieusement ouvragé. On semble affectionner à Rouen les clochers métalliques. C’est l’église Saint-Romain, célèbre, malgré son peu d’apparence, pour la beauté de ses vitraux, vitraux du seizième siècle apportés là de deux ou trois églises aujourd’hui détruites. Ils sont charmants de finesse et le seraient bien plus si, trop étroits pour les fenêtres où on les a placés, ils n’avaient pas été encadrés d’une affreuse guirlande bleue, elle-même entourée misérablement de verre à vitre; mais nous aurons tout à l’heure de quoi nous consoler. Rouen est la ville aux vitraux, aux verrières, aux rosaces incomparables. Nous en rencontrerons bien d’autres dans nos promenades. Il y a aussi à Saint-Romain le très beau couvercle des fonts baptismaux ; ce couvercle, qui remonte à 1500, faisait partie des anciens fonts de Saint-Étienne-des-Tonneliers, détruits par les calvinistes en 1562. Mais, si nous nous arrêtons au détail, nous en voilà pour du temps, pour plus de temps que nous n’en avons ; filons droit par la rue en face, dirigée vers le sud.

Vous voyez devant vous cette énorme tour ? C’est la tour Jeanne-Darc et tout ce qui reste de l’ancien château de Philippe-Auguste, Cette tour ne fut pas la prison de Jeanne, comme on l’a dit quelquefois, mais Jeanne y fut interrogée, elle y fut mise en présence des instruments de torture et elle y fit à ses juges, à ses bourreaux, plusieurs de ses fières réponses restées, depuis quatre cent soixante ans, comme un éblouissement de l’histoire. C’est de là qu’elle partit, le 30 mai 1431, pour aller au supplice, Elle passa sous cette petite porte en ogive si parfaitement conservée. On ne visite point ce vieux et sombre donjon, on ne revoit point cette salle voûtée de l’interrogatoire sans un frisson indéfinissable. Malgré soi l’on reste étonné et respectueux au seuil de cette petite porte et sur ces quelques marches qu’elle monta et redescendit si pure et si fière.

Ce très beau donjon du château de Philippe-Auguste nous intéresserait aussi comme spécimen très bien conservé de l’architecture militaire du commencement du treizième siècle. Mais n’oublions pas combien est grand le nombre des édifices, des curiosités de tout genre et de premier ordre que nous avons à voir ici, et combien nous avons par conséquent peu de temps pour chacun. Nous voilà sur un des beaux boulevards de la ville, au point même où tant de faits éclatants furent accomplis par Alain Blanchard, par Ricarville et tant d’autres, dans la longue et sanglante lutte contre les Anglais. L’histoire de France et l’histoire d’Angleterre eurent, sûr ce point, quelques-unes de leurs péripéties les plus tragiques. Le sort des deux peuples se trouva plus d’une fois en jeu au pied de cette forteresse encore debout.

— Mais quelle est, devant nous, cette belle et large rue toute moderne et qui semble du nord au sud, en la descendant, traverser toute la ville?

— Elle la traverse, en effet, des boulevards à la Seine : c’est la rue Jeanne-Darc. Nous la suivrons, si vous le voulez bien; mais que de stations à droite et à gauche nous devrons y faire !

A peine y sommes-nous engagés que voici, à droite, une petite rue et, dès l’entrée de cette rue, une église; ici encore, d’admirables vitraux du seizième siècle, dont l’un a été exécuté d’après les dessins de Jean Cousin; il se trouve à gauche du chœur, en regardant l’orient, et représente le Triomphe de la loi de grâce. Un autre de ces vitraux est consacré à saint Patrice, l’apôtre de l’Irlande, patron de l’église où nous voici arrêtés, On y voit le saint forçant un voleur de brebis à confesser sa faute en bêlant comme les brebis. Les bêlements sont inscrits sur le vitrail : Mée ! Mée ! et ce vitrail est une merveille.

Pour apercevoir de la rue Jeanne-Darc cette église, nous avons dû diriger nos regards à droite ; mais si nous les dirigeons maintenant à gauche, vers une autre rue, située sur le prolongement de la rue Saint-Patrice, nous découvrons une troisième église, Saint-Godard, construite, comme sa voisine, au seizième siècle,assez délabrée au dehors ; mais au dedans, voyez ces vitraux. En voici un qui représente la généalogie de la Vierge Marie, exécuté, d’après la tradition, sur un carton de Raphaël. La grande verrière placée au-dessus de l’autel, dans la chapelle Saint-Pierre, représente plusieurs épisodes de la vie de saint Romain ; bien entendu, on y voit le célèbre archevêque combattre, vaincre et tuer la Gargouille, par l’entremise du prisonnier légendaire. Tout près de Saint Godard, sur la gauche en sortant, c’est encore une église, Saint-Laurent (elles étaient à Rouen les unes sur les autres) ; celle-ci n’est plus à l’usage d’aucun culte mais elle n’en est pas moins la plus jolie que nous ayons encore vue. Sa tour seule suffirait à en faire un bijou architectural : c’est la Renaissance en toute sa grâce, et rarement l’architecture exprima mieux l’espoir, le sourire d’un monde qui se sent renaître. La balustrade qui d’un côté sert de décoration au bel édifice, dit très bien cet espoir, formée de lettres gothiques, elle figure ces quatre mots latins:

Post tenebras spero litcem. (« Après les ténèbres j’espère la lumière, »)

Cette jolie église, naguère encore propriété privée d’un carrossier, servit longtemps de magasin à voitures; puis d’écuries et de logement à des rempailleurs de chaises, à des menuisiers, à un bouquiniste, à des repasseuses, et c’était un spectacle que leurs chemises étendues sous l’ogive ! Des locataires s’étaient établis jusque dans la délicieuse tour. On y voyait aux fenêtres des rideaux et des pots à fleurs quelquefois, au-dessous de la balustrade gothique, un écriteau : Boutique à louer. J’ai vu cent fois les étrangers (Anglais surtout) s’indigner d’un tel vandalisme et ne pas comprendre qu’un édifice de cette importance et de cette beauté ne fût pas ou propriété de la ville, ou propriété de l’État. Son possesseur pouvait démolir cette tour, un des ornements de la ville; il pouvait à son gré en faire une carrière, comme on l’a fait pour la splendide abbaye de Saint-Wandrille. Heureusement cet état de choses a changé, Saint-Laurent est aujourd’hui propriété de la Ville.

— Mais quel est, devant Saint-Godard et Saint-Laurent, cet énorme quadrilatère de bâtiments neufs ?

— Le nouveau Musée-Bibliothèque, Oh! il y a là-dedans des richesses de quoi vous retenir des mois et des mois. Riche musée de peinture, bibliothèque de cent cinquante mille volumes, dont une partie recueillie par un des plus fervents et des plus habiles bibliophiles contemporains. M. Leber. Le catalogue de la collection Leber est lui-même un ouvrage plein d’intérêt, qui se fait lire presque avec passion. Mais que d’autres collectionneurs de mérite ont contribué à la formation de cette bibliothèque ! Que de merveilles elle renferme en tous genres! N’y entrez pas, si vous n’y pouvez séjourner; donnons seulement un coup d’œil à sa vaste et magnifique salle de lecture. Mais entre le Musée et la Bibliothèque, voici la céramique : c’est là encore que Rouen triomphe. Et puis, devant la façade principale de l’édifice, arrêtons-nous pour regarder un instant le joli jardin.

Eh bien, il y a trente-cinq ans, tout ce vaste emplacement était occupé par un inextricable enchevêtrement de ruelles tortueuses, bizarres et surtout infectes. Là s’étaient entassés depuis des siècles les tanneurs et corroyeurs de la ville ; là coulait la Renelle, petit ruisseau formé par les eaux de la source Gaalor, qui, préalablement, traversait et desservait le château de Philippe- Auguste.

Rouen avait, en ce quartier de la Renelle, un de ses coins les plus pittoresques et les plus étranges. Je ne lui ai connu de comparable que l’ancienne rue des Savetiers, où l’on était comme au milieu de Saint-FIour ; on y portait le costume d’Auvergne, on y parlait auvergnat, on vivait, travaillait, cuisinait, dînait et se reposait dans la rue. La rue n’appartenait pas au public, dans l’esprit de ces braves Auvergnats, elle leur appartenait à eux seuls; ils y installaient leurs ateliers, leurs marchandises, leurs tables de famille, et si d’aventure une voiture s’y risquait qui ne fût pas pour eux, ils lui faisaient signe de prendre la rue voisine.

Que les temps sont changés ! Non seulement aujourd’hui tout le monde entend bien que la rue n’appartient pas à ses habitants, mais que même elle n’appartient pas à la Ville. Elle est au roi Tout-le-monde : le passant, le Seigneur passant, d’où qu’il vienne, y peut librement circuler. Au moyen âge les habitants d’une rue, le soir, la fermaient de chaînes ; ils y étaient chez eux ; chacun d’ailleurs se considérait absolument comme propriétaire de sa devanture jusqu’au ruisseau qui séparait la rue au milieu. Il y a soixante-dix ans, les étalages de beaucoup de marchands, même en des rues très fréquentées, s’avançaient de part et d’autre de façon à ne laisser qu’à peine un étroit passage aux voitures.

Ce groupement des corporations dans une même rue n’était point particulier aux seuls savetiers: d’autres professions avaient ainsi leur clan réuni en un coin de la ville, et c’est ce qui explique les noms de certaines rues : rue Ganterie, rues des Vergetiers, des Bonnetiers, des Epiciers, des Parchemîniers, rue des Boucheries-Saint-Ouen, rue de la Renelle-des-Maroquiniers, rue des Penceurs, rue Quai-aux-Celliers (marchands de cidre), rue des Faulx, où s’étaient installés la coutellerie et la brosserie.

Je vous parle ici du Rouen d’autrefois mais revenons au Rouen actuel et continuons à descendre la rue Jeanne- Darc : depuis la gare d’arrivée nous n’avons pas fait encore un demi-kilomètre, et dans ce peu d’espace nous avons trouvé les éléments d’un traité de la peinture sur verre avec les vitraux de Saint-Romain, de Saint-Patrice, de Saint-Godard; auxquels s’ajouteront tout à l’heure ceux de Saint-Vincent, de Saint-Ouen et de la cathédrale, traité qui a été écrit, en effet, et publié il y a soixante ans par Hyacinthe Langlois, l’incomparable dessinateur de nos merveilles locales.

La tour Jeanne-Darc, les souvenirs de la belle Lorraine, les souvenirs du château de Philippe-Auguste, la fontaine Gaalor, la tour Saint-Laurent, c’est déjà la matière de tout un cours d’histoire.

Mais avançons de quelques pas : une large place s’ouvre à notre gauche, au fond de laquelle toute une cristallisation de pyramides, tourelles, clochetons, festons, dentelles, guipures en pierre, entremêlés de bêtes fantastiques, de dragons, chimères, gargouilles hurlantes. C’est le Palais-de-Justice, si bien restauré et achevé dans ces derniers temps par un très habile architecte, M. Le fort. Entrons dans la cour, ne fût-ce que pour voir la tourelle octogone qui occupe le milieu de la façade intérieure. Ces merveilles remontent au règne de Louis XII. Elles datent de 1499, sauf l’ancienne salle des Procureurs, aujourd’hui salle des Pas-Perdus, qui précéda de quelques années les autres parties. La salle où se tiennent les séances de la cour d’assises est une des plus belles de France; son plafond en chêne noirci, formé de compartiments et caissons, entremêlés de rosaces et d’ornements en bronze doré, est d’un effet vraiment extraordinaire.

Mais, une fois encore, revoyons l’extérieur de l’édifice. Légèreté, grâce, bon goût, voilà ce qui saisit dans cette richesse d’ornementation. Le gothique, arrivant ici au bon sens, sait enfin joindre à l’élégance la solidité. Les contreforts, âme de l’édifice, ne sont plus exposés aux intempéries, aux colères et vengeances populaires, ils sont avec soin, avec art, dissimulés et abrités dans les murs, ce qui n’empêche pas qu’ils ne se terminent, eux aussi, par d’élégants et hardis clochetons. Ainsi se reforme l’ornementation aérienne qui semble rattacher au ciel le palais puissant et gracieux, Oh ! que voilà bien notre architecture française, laquelle eut surtout sa manifestation dans les monuments civils ! grâce et raison en sont le trait distinctif; la partie principale (celle qui regarde vers le sud) fut construite, en effet, par un architecte français, Roger Ango.

Mais le temps nous manque pour les détails historiques, reprenons notre marche, elle ne sera pas d’une bien longue haleine : à moins de cent pas va se présenter un autre monument, moins important mais non moins caractéristique de cette ville étrange, où l’art, l’histoire et la fantaisie sont partout. Saluons le Gros-Horloge. Un arc triomphal supporte l’énorme cadran au-dessous duquel passe une des rues les plus animées de là cité normande. Tout est bergerie dans la décoration de cet arc : au centre un berger de grandeur colossale au milieu de tout petits moutons : c’est aussi un mouton qui indiquait l’heure à l’extrémité de l’unique aiguille. La jolie idylle en pierre reproduite il y a soixante ans par Hyacinthe Langlois a été depuis gravée par un autre de nos compatriotes, Brévière. Mais nul dessin ne peut impressionner comme la vue de ce Gros-Horloge, de son arc et de la tour élancée et gracieuse à laquelle il (le Gros) est adossé. Les Rouennais ont mis en évidence leur sagesse en disant Gros Horloge : un tel édifice ne pouvait être que masculin, Il n’y a pas bien des années encore qu’aux encoignures de la rue on lisait rue du Gros-Horloge; mais aujourd’hui nous nous piquons d’orthographe et l’on a mis partout rue de la Grosse-Horloge ; il n’est pas cependant un Roucnnais, vraiment rouennais, qui tous les soirs ne règle sa montre sur le Gros lorsque de sa cloche d’argent il sonne à neuf heures le couvre-feu prescrit par l’ancien duc Guillaume. D’anciens dictionnaires français, au mot horloge, portaient cette mention : Substantif féminin partout, excepté à Rouen. Une très ancienne caricature rouennaise représentait un gros homme bourrant de louis d’or le fourreau d’une épée, et au-dessous on lisait : Le gros horloge (or loge) à la place d’armes. Au bas de la tour et presque sous l’arc où siège le Gros, une fontaine gracieuse et légère vous représente Alphée et Aréthuse versant ensemble leurs ondes. Ce sont, vous le voyez, des monuments entassés les uns sur les autres. La tour du beffroi est de la fin du quatorzième siècle; l’arc et le Gros sont de 1527 ; la fontaine est de 1732. D’un seul coup d’oeil vous voyez tout cela devant vous; et ce n’est pas tout, car, à l’opposé de la tour, par l’ouverture de Parc, vous apercevez l’ancien Hôtel-de-Ville, vaste construction des premières années du dix-septième siècle (1608, je crois). La rue à laquelle le Gros Horloge a donné son nom était autrefois une des plus importantes de la ville. On l’appelait rue de la Vanterie : elle était habitée en grande partie par la corporation des marchands drapiers. Or les marchands drapiers ne vendaient pas seulement leur drap, ils le fabriquaient, et même dans les champs voisins de la ville ils élevaient les moutons dont ils employaient la laine. Rappelez-vous le drapier et son berger Agnelet dans la farce de Pathelin.

Les drapiers de la rue de la Vanterie se payèrent donc le luxe du monumental horloge. De là cette bergerie et cette image du lion Pasteur avec la légende évangélique : Bonus pastor animam suam donat pro ovibu ssuis « Le bon pasteur donne son âme pour ses brebis. » Quel meilleur texte les maîtres drapiers pouvaient-ils prêcher à leurs bergers ? Ajoutons que les drapiers n’habitaient pas seuls la rue de la Vanterie, que quelques sculpteurs sur bois et huchiers s’y entremêlaient, lesquels n’avaient rien de plus à cœur que de se faire dès maisons en bois sculptées, fouillées, ciselées, de la base au sommet. Ces maisons leur servaient d’enseigne en montrant ce que chacun d’eux savait faire, et c’était à qui surpasserait ses confrères. Quelques-unes de ces maisons en bois, véritables huches, véritables bahuts sculptés, existaient encore il y a peu d’années; elles ont été démolies lors du percement de la rue Jeanne-Darc ; mais l’une d’elles a été conservée et transportée dans le petit square Saint-André, auquel nous arriverons tout à l’heure ; les huchiers, unis aux drapiers, prirent part à l’édification du Gros, et leur trace est visible encore dans l’ornementation en bois sculpté du cadran.

Disons un mot de l’horloge lui-même, en tant qu’œuvre d’horlogerie. Son mécanisme, qui remonte à l’année 1389, avait précédé de beaucoup la tour qui le renferme, l’arc qui traverse la rue, l’ancien Hôtel-de-Ville et la jolie fontaine.

Le Gros Horloge de Rouen est le plus beau et, je crois, le plus ancien spécimen de l’horlogerie primitive. Il marche depuis plus de cinq cents ans, et cela sans interruption et presque sans réparation. Œuvre d’un horloger habile, Jehan de Félins, son histoire a été écrite par un autre horloger rouennais, M. Hainaut, non moins habile et certainement plus érudit et plus avancé dans son art. Mais l’auloge de Jehan de Félins n’en est pas moins une merveille de solide et délicate construction. Il n’a subi en cinq siècles qu’une modification, lorsqu’on y appliqua le balancier, plus d’un siècle après la découverte par Galilée de l’isochronisme du pendule. Cette application du nouveau régulateur n’eut lieu qu’en 1712, mais elle n’entraîna aucune modification de l’ancien mécanisme,

Une partie seulement de ce mécanisme a souffert, c’est la commande qui des rouages va faire marcher l’aiguille du cadran ; mais cette commande ne fut point l’œuvre, de Jehan de Félins : elle est d’une époque très postérieure.

« Cette horloge, dit M, Hainaut, ne semble pas s’user». Elle marche toujours, quand toutes celles de la même époque sont depuis longtemps anéanties… » Que d’heures funestes et glorieuses elle a marquées ! Ses imposants rouages tournaient déjà depuis quarante-deux ans, lors du supplice de Jeanne Darc, dont peut être son aiguille, hélas! donna le signal.

Quelques-unes de ses roues ont plus d’un mètre de dimension; elles sont en fer brillant et poli par places. M. Hainaut pense que malgré son grand âge elle pourra survivre encore à la plupart des horloges modernes.

L’histoire authentique du Gros est aujourd’hui connue dans un tel détail que la liste a pu être dressée des horlogers (au nombre de vingt) qui l’ont soignée depuis, et y compris Jehan de Félins jusqu’à son directeur actuel.

Nous avons eu, depuis la même époque, une quinzaine de rois, deux empereurs et deux républiques. Nous en pouvons conclure qu’à diriger sagement une horloge on ne vit pas moins vieux qu’à diriger les nations qui, d’ailleurs, n’ont pas toujours dans leurs ressorts la régularité du Gros.

Son constructeur, Jean ou Jehan de Félins ne peut certainement pas être comparé pour la science mécanique à nos constructeurs contemporains de chronomètres et autres instruments de précision, mais il nous montre à quoi l’on peut arriver sans beaucoup de savoir en travaillant avec le respect et de soi-même et de son oeuvre.

Cette horloge toute primitive a donc marché cinq cents ans avec précision et sans usure. Ses rouages paraissent neufs et peuvent aller encore plusieurs siècles, dit M. Hainaut, de sorte que la plus vieille horloge de France s’en trouve être aussi la plus jeune et la plus durable, après avoir tant duré.

Ajoutons que l’horloger Lepaute; qui s’est cru le premier inventeur des horloges horizontales, se trompait. Jean de Felins l’avait devancé de plus de quatre siècles.

Mais quittons et le Gros Horloge, et son arc, et sa tour, et la jolie fontaine; suivons la rue Jeanne-Darc, nous arriverons tout de suite au square Saint-André, déjà cité plus haut.

Le square Saint-André n’a pas seulement à nous montrer sa tour seizième siècle, rivale et voisine de la tour Saint-Laurent (les tours; à Rouen, se rencontrent partout), il nous conserve une des maisons en bois si bien sculptées par les huchiers-imagiers de la rue de la Vanterie.

C’est un des bijoux locaux devant lesquels s’arrêtent le plus volontiers les touristes. Mais cette huche monumentale, qui remonte au quinzième siècle, je l’ai connue dans la rue du Gros-Horloge; elle y avait pour compagne, à quelques pas, une autre maison seizième siècle beaucoup plus vaste et dont la façade était un gracieux mélange de sculptures en bois et en terre cuite, La céramique s’y était ajoutée à l’art des huchiers. Les sculptures de cette maison, en l’un et l’autre genre, étaient d’ailleurs, au point de vue artistique, bien supérieures à celles de la maison conservée. Il ne reste malheureusement rien de cette façade d’une habitation quasi princière. Elle avait pourtant, cette habitation, toute une aimable histoire : Fontenelle avait été un de ses hôtes habituels ; il avait écrit la Pluralité des mondes pour la maîtresse de cette maison, Mme de la Mésangère, fille de Mme de la Sablière, la célèbre amie de La Fontaine.

Maintenant voyez, à cinquante mètres de la tour Saint-André et de sa vieille maison, une église seizième siècle, d’architecture légère et gracieuse, la plus jolie de celles que nous ait encore présentées notre promenade? c’est Saint-Vincent. Ici encore d’admirables vitraux. En voici un, le plus célèbre de tous, qui représente le miracle de saint Antoine de Padoue avec son âne obéissant au saint et s’agenouillant devant l’hostie; sur cet autre, la Vierge au milieu des apôtres, peinte, à ce qu’on assure, sur un carton d’Albert Durer…

Avais-je raison de dire que toute promenade dans Rouen est une leçon d’histoire et d’esthétique ? La seule rue Jeanne-Darc ne vient-elle pas de nous en offrir la preuve suffisante ? Ce qui surtout nous y apparaît mieux qu’en aucune chronique et qu’en aucune histoire, c’est le renouvellement universel qui s’opère du quinzième au seizième siècle. Aussi pourrai-je vous produire sur les monuments, sur les curiosités, sur les souvenirs qui se sont présentés dans le parcours de cette seule rue, des volumes, mémoires, brochures, de quoi emplir une vaste salle. Les vues, dessins, peintures du Rouen disparu et du Rouen actuel se trouvent en si grand nombre à la bibliothèque de Rouen que l’on y a créé une galerie d’estampes relatives à l’histoire locale.

Mais nous voici au bas de la rue Jeanne-Darc ; nous voici sur le quai. Traverserons-nous la Seine sur l’un des deux ponts ou par le bac à vapeur, et visiterons-nous sur la rive gauche le Rouen moderne, le Rouen des grandes industries ? Non. Nous nous en tiendrons aux lieux, aux curiosités que le public est admis à visiter. Les établissements industriels sans doute nous intéresseraient grandement, mais il nous faut respecter la propriété privée, qui d’ailleurs n’est pas toujours belle à voir. Tenons-nous-en à la rive droite, elle a de quoi nous satisfaire.

Nous voici donc sur le quai, au bord de la Seine, couverte de navires réunis de tous les pays du monde; admirons la beauté du coup d’œil en amont et en aval : en amont, la côte Sainte-Catherine, Bonsecours, et toute une suite de riants mamelons ; en aval, les coteaux de Canteleu. Mais suivons les quais en remontant vers l’est et arrivons à la fameuse rue Grand-Pont si étroite, obscure, tortueuse, mais resplendissante de magasins de luxe, bijoutiers, orfèvres, confiseurs, marchands de nouveautés, elle nous conduira en quatre minutes à la cathédrale, à l’immense cathédrale.

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