Rouen, Rouennais, Rouenneries : chapitre 10

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X
MICHELET DEVANT L’ABBAYE DE SAINT-AMAND
MAISON CARADAS
UN ASSOMMOIR ROUENNAIS. — ALCOOLISME

J’exprimais plus haut le regret de ne pouvoir vous montrer en tous les quartiers de la ville, les coins curieux et pittoresques, les détails artistiques, les fantaisies de tout genre que vous eussiez admirés, les clochers, tours, tourelles, escaliers, plafonds, les portes sculptées, les lambris, les maisons à pignon pointu, les fenêtres ornementées. Parmi les tourelles il faut en citer une curieuse, rue Saint-Armand. C’est un reste de l’ancienne et célèbre abbaye de Saint-Amand, presque entièrement disparue. J’eus un jour, devant cette tourelle, le spectacle inoubliable de Michelet racontant en pleine rue, à MM. Floquet, Chéruel et Alfred Dumesnil, l’histoire de celte abbaye. C’est de là que partait tout nouvel archevêque de Rouen pour sa première entrée dans la cathédrale. Tout le clergé de la ville, tant régulier que séculier, venait assister à la cérémonie. L’abbesse de Saint-Arnaud, au moment où le prélat allait prendre possession du siège épiscopal, avait ce précieux privilège de lui passer au doigt un anneau d’or en disant : « Je vous le donne vivant, vous nous le rendrez mort. » Ces épisodes nous étaient racontés avec une telle verve et une telle vie, qu’en vérité ce fut comme une évocation du moyen âge.

Voilà ce qui me revient à propos de cette tourelle. Les quatre ou cinq escaliers que j’eusse pu vous montrer appartiennent à des maisons qui n’ont rien d’historique. Il en est un (rue Haranguerie), tout près de Saint-Vincent, plus connu que tous les autres parce que des démolitions l’ont mis à découvert depuis quelques années et qu’il se montre à tous les regards ; mais le plus ancien de ces escaliers se trouve place de la Calende, dans une maison actuellement occupée par un plombier. Il remonte aux dernières années du quinzième siècle. Il y a aussi le bel escalier en bois d’une maison de la rue du Petit- Salut, habitée quelque temps, me dit-on, par le père de Gustave Flaubert.

Les vieux escaliers, tout naturellement, me ramènent aux vieilles maisons. Je n’en citerai qu’une, mais ce sera la plus vieille. Elle est connue sous le nom de Maison des Caradas (Caradas ou Carados est le nom de ses propriétaires primitifs, sur lesquels on ne sait pas grand- chose), elle se trouve non loin du quai, rue de la Savonnerie, tout près du Théâtre-des-Arts. C’est une haute et massive mais très remarquable construction en bois, dont chaque étage fait saillie sur l’étage inférieur. Le spectacle est d’autant plus étrange que ce vaste et sombre logis, situé à l’angle de la rue, expose aux regards deux de ses façades. Cette maison a été dessinée et reproduite partout et notamment dans le Dictionnaire d’architecture de Viollet-le-Duc. Sa masse imposante, évasée par en haut, en fait comme un tronçon de pyramide renversée, que surmonte un toit pointu. Des maisons de quatre cents ans, on en voit peu; celle-ci dut être une des plus considérables du Rouen de ce temps-là. Elle est d’ailleurs l’indice d’une très grande fortune dans cette famille de Caradas ou Carados.

Eh bien, ce spécimen des riches habitations urbaines du quinzième siècle se trouve presque porte à porte avec un des plus lugubres refuges de la misère au dix-neuvième siècle, j’entends parler du cabaret Alphonse. Ce n’est pas la maison, laide et vulgaire, qui peut intéresser, mais son personnel, c’est-à-dire la réunion attristante des soleils de la ville, ouvriers du port que l’on voit en haillons, par centaines, le soir, attendre leur tour ou prendre leur repas debout devant la porte, la place manquant au dedans, ou bien l’ordre étant de ne pas y laisser pénétrer quelques-uns de ces malheureux que l’on tient à ne pas perdre de vue. Ils sont là bien moins pour manger que pour boire, et que boivent-ils ?

Je ne vous parlerais pas de ce navrant assommoir s’il n’avait chez nous une sorte de popularité : les artistes l’ont reproduit, les journaux en ont entretenu le public. Je vous ai dit le bien, le beau de la vieille ville, ceci en est le revers; j’étais heureux de vous montrer ce qui fait notre fierté, mais voilà ce qui doit nous rendre humbles : c’est un reste terrible des misères du passé, aggravées de l’alcoolisme, un mal nouveau, une plaie, une folie, une fureur inconnue de nos pères. L’alcoolisme tel que l’observait le docteur Villermé, il y a cinquante ans à Rouen et à Lille, l’alcoolisme, cet empoisonnement cérébral, l’alcoolisme, favorisé, développé, provoqué par une industrie sans conscience, a produit des effets d’année en année plus épouvantables. Ce cabaret sera l’un des exemples que dans l’avenir on évoquera contre nous. Le voici déjà célèbre. Un interne de l’asile des aliénés de Rouen, M. Tourdot, publiait il y a quelques années sur l’Alcoolisme dans la Seine-Inférieure une thèse qui ne permettra pas l’oubli de ce qui se passe à deux pas et à l’ombre de la maison Caradas. Cette thèse, je l’ai lue avec un inexprimable frisson. On y voit comment en ce lieu les cerveaux se préparent pour l’aliénation, comment il sort de là des folies, des bouleversements gastriques et cérébraux, des troubles du système nerveux qui étonnent l’imagination. Ce n’est plus l’ancienne ivresse inoffensive, c’est l’enragement de tout l’organisme, la perversion de tout l’être humain. La thèse de M. Tourdot a été très remarquée : il y a de quoi !

Et pensez-vous que l’on boive ici pour le plaisir de boire ? Oh ! détrompez-vous : quelquefois c’est pour eux une souffrance; mais le besoin est indomptable ; pas une cellule vivante de leur chair qui n’appelle celte souffrance. Écoutez seulement ces lignes de M. Tourdot; je cite textuellement; il s’agit de femmes « saoules, abruties, ne se parlant pas, fixées dans un coin comme des statues, les plus ivres soutenues par les autres qui leur servent de piliers; de temps en temps elles vont chercher un verre d’eau-de-vie au comptoir en disant quelquefois : « Ah mon Dieu ! qu’elle est mauvaise ! Donnez-moi-z-en encore un verre…. »

Ça les brûle, ça les crispe, ça les tord, mais ils en redemandent, il leur en faut. Ah ! quelle enquête terrible faite par M. Tourdot sur une de nos plaies sociales ! Pour bien redire ces choses, il faudrait la plume et l’âme d’un Dostoïevski, le grand écrivain russe.

Mais écartons de notre pensée cet autre enfer, et disons-nous bien que l’histoire de la misère chez tous les peuples et dans tous les siècles, si quelqu’un était en état de la faire, nous vaudrait des tableaux encore plus effrayants. On a vu au moyen âge des provinces entières prises de fureurs causées non par l’alcool, mais par la faim.

Ajoutons seulement que cette misère s’étale place des Arts, précisément en face du théâtre, et que le soir, à l’entrée du spectacle, les deux foules se coudoient : habitués du théâtre, habitués de l’assommoir Alphonse, et du fond de la place, par les fenêtres étroites de la maison Caradas, quatre siècles contemplent !… 

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