Restos du Coeur : vis ma vie de maraudeur

Deux fois par semaines, des bénévoles des Restos du Coeur sillonnent les rues de Rouen pour une maraude à pied. Ils distribuent de quoi grignoter, se réchauffer et le plus souvent… de la chaleur humaine. Nous avons décidé de les suivre. Et pour ne pas être le fardeau (ils portent déjà des sacs à dos), je me suis étiquetée Restos du Coeur, le temps d’une soirée.

Marcher dans la nuit, le froid, parfois la pluie, avec un lourd sac à dos pour aider les sans-abris. Une idée qui ne viendrait pas à tout le monde. Pourtant des bénévoles des Restos le font régulièrement. Pour des soirées, malgré les apparences, pleines de chaleur et de convivialité.

Fabrication des sandwichs avant la maraude

Le rendez-vous est donné à 18 h 30 rue Desseaux, rive gauche, à l’antenne des Restos du Coeur. C’est Pierre, 68 ans, qui m’a proposé de leur donner un coup de main ce soir-là. Il est un peu considéré comme le « papa » de la maraude à pied. Ses compagnons ne se gênent d’ailleurs pas pour se moquer de « son grand âge ». Pour nous accompagner : Alex, 36 ans. Il est bénévole aux Restos depuis quatre ans. En recherche d’emploi, il consacre la majorité de son temps à l’association.  Le bénévole est arrivé à Rouen il y a quatre ans. Il comprend les problématiques des gens de la rue puisqu’il y a vécu, notamment à Bordeaux, dans un squat ou lors de son tour d’Europe à pied. Il raconte avoir dormi dehors pendant quelques années, gagnant un peu d’argent avec ses spectacles de rue. Aussi, on le sent très investi de sa mission pour l’association.

Malika, 29 ans, fait aussi partie de l’équipe ce soir. Elle sort tout juste de son travail au Conseil Général, juste à côté. Elle donne une soirée par semaine aux Restos : au camion et en maraude. Pour Malika, la maraude, c’est une soirée pleine de surprises, « on ne sait jamais sur quoi on va tomber ou qui on va croiser ». Les équipes de la maraude à pied sont chaque soir différentes mais tout le monde se connait plus ou moins.

Alors que le camion charge sa marchandise pour la distribuer place Saint-Marc, nous chargeons nos sacs à dos, de bouteilles d’eau, de sandwichs, gâteaux, oeufs durs, café, soupe. Mais aussi bonnets, gants, caleçons et chaussettes. Des articles qui avec l’arrivée du froid sont de plus en plus appréciés par les SDF.

Je m’embarque donc pour une randonnée d’environ six kilomètres dans les rues de Rouen. Heureusement, le temps est de notre côté ce soir là. Nous partons à pieds depuis la rive gauche -trop de bouchons- et nous dirigeons directement vers la Halle aux Toiles. « Les itinéraires ne sont jamais les mêmes mais nous savons où squattent les gens. Ils ont  leurs habitudes« , explique Pierre. C’est qu’après trois ans de maraude, l’ancien dentiste connait bien la population de SDF rouennais. « On ne connait pas forcément leur vie d’avant la rue. Ils nous la racontent parfois mais on en vient à douter », commente celui que les sans-abris appellent Monsieur Pierre, par respect. Humble, il n’aime pas qu’on l’appelle comme ça. Sans compter que « ça fait maquereau », rit-il.

Près de la Halle aux Toiles, dans un parking sombre crèche Maude. Au fond du box, un amas de couvertures. « Maude ? », appelle Alex. Rien ne bouge. Le chien n’est pas là ce soir-là. On s’attend au pire. Maude émerge finalement de sous les couvertures. « J’ai une surprise pour vous », annonce-t-elle en soulevant la couverture près d’elle. C’est André, son amoureux, qui vient de sortir de l’hôpital. Il y a quelques temps, il s’est brûlé la jambe avec son réchaud à gaz. Profondément endormi, il ne se réveille pas. Mais on sent la joie des trois bénévoles des Restos lorsqu’ils apprennent que Dédé va bien et qu’il a été soigné correctement. Avant de les quitter, Pierre répète à Maude qu’André doit bien faire attention avec son pansement et le refaire régulièrement. « Oui, oui ! » lui répond la sans-logis. Pierre ira tout de même demander aux gens du camion Médecins du Monde de la Place-Saint-Marc, de passer voir Dédé.

Il faut dire que les personnes croisées pendant la maraude à pied ne demandent pas d’aide et ne vont pas chercher leurs repas au camion des Restos qui tous les soirs en distribue place Saint-Marc. C’est donc le but de la maraude à pied : aller chercher ceux qui ne demandent pas d’aide et attendent que la nuit passe. La maraude, c’est surtout un moment d’échange. « Pendant la journée, ils ne voient personne, vivent dans leur monde et font la manche. Un travail qui les empêche de voir autre chose », note Pierre. Alors, on distribue de la nourriture et surtout, on discute. On sert les mains, parfois on claque une bise. On leur montre qu’on ne les prend pas de haut, on prend des nouvelles de ceux que l’on a pas vu depuis longtemps. Mais on prend tout de même la peine de se laver les mains au gel désinfectant après chaque poignée : la gale traînerait dans les rues de Rouen ces temps-ci. Mais jamais sous les yeux des SDF. Respect et humanité.

Nous continuons notre chemin en papotant, rigolant ou s’échangeant des anecdotes des maraudes passées. Celle de la sans-abris qui pelote les bénévoles fait encore rire les maraudeurs.

Nous croisons Lucille et son ami Régis qui fument leurs cigarettes place du 39ème régiment. Lucille vient d’entamer un petit job de réinsertion en couture. Elle est radieuse et fière de montrer la nouvelle coupe de cheveux qu’on lui a faite dans la journée. Un carré court et dynamique, digne d’une chef d’entreprise. Régis cherche encore du travail. Depuis peu, ils vivent dans un appartement à Saint-Etienne du Rouvray. Régis est content de montrer sa clé et son pass pour le digicode. « Un vrai succès pour nous », commentera Pierre un peu plus tard.

Plus loin, le spectacle est beaucoup moins heureux. Rue de la Croix de Pierre, Philippe est allongé par terre, endormi sous la pluie qui commence à tomber. Son oreiller : une bouteille en plastique de rouge qui tâche. A côté de ses pompes, il divague. Près de lui, Thierry titube en mangeant un sandwich. Un troisième larron fait ses mots fléchés accoudé à une fenêtre. A part, ce dernier confie à Alex que ses deux camarades sont indésirables au foyer d’hébergement de l’Abbé Bazire. « Ils sont trop sales et ça peut créer des problèmes avec les autres résidents », explique Alex. Moins de quarante-huit heures plus tard, un SDF sera retrouvé mort non loin de là, rue des Capucins. C’est Philippe.

Notre petite équipée s’attaque ensuite aux sas ultra chauffés des banques rue Jeanne d’Arc. Dans l’une d’elles nous tombons sur Mimi le Breton et Domdom, son copain aux grands yeux bleus malheureusement injectés de sang. Les deux copains grillent leurs cigarettes, collés au radiateur, en attendant la fermeture. Domdom accepte nos gants avec plaisir, les siens sont troués. Ils prendront aussi tous les deux des paires de chaussettes et des caleçons. Plein de gratitude, ils remercient les bénévoles. « Heureusement que vous êtes là », soupire Domdom. « Toi t’es ma soeur, toi t’es mon frère« , nous désigne Mimi. Gênés, Malika, Alex et Pierre préfère répondre par une pirouette : « Si on est de ta famille, tu payes l’apéro ? »

A la préfecture, nous retrouvons Farad. « Non merci, j’en ai déjà », me répond-t-il lorsque je lui propose des gants. « Ça, c’est l’esprit de la maraude. Avec les gens qui viennent au camion, c’est différent. Il n’y a pas tout le temps cette idée de partage et de solidarité. » Farad a l’habitude de partager le fruit de sa manche avec Yann, l’un de ses amis qui vit dans un camion. Ce soir-là, Yann n’est pas là. Ces temps-ci, il préfère passer plus de temps avec sa femme et sa fille qui vivent dans un appartement.

Place du Vieux-Marché

Un peu plus loin, place du Vieux marché, Jimmy, 21 ans, une jambe dans le plâtre, coupe son sandwich en deux, pour en donner la moitié à Steve, sorti de prison 3 jours auparavant. Le partage et la solidarité semblent importants dans ce monde de la rue. Mais c’est aussi ce qui les retient. « Ils forment un groupe. Lorsque l’un tente de les quitter, les autres peuvent le retenir. Sinon, c’est tout le groupe qui s’effondre« , explique Pierre.

Nous nous séparons aux alentours de 23 heures. Quatre heures à marcher dans les rues de Rouen. Un vrai don de soi. Mais une démarche « qui ne sert à rien si elle n’est pas faite en équipe », soutient Pierre. Une équipée qui donne, deux soirs par semaines, un petit coup de pouce à Thierry, Hugo, Lucille, Régis, Mimi le Breton, Jimmy, Steve, Hugo, Sylvie, Domdom et tous ceux qui sont obligés de dormir dans la rue.

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