Eric Chauvier : poétique de la zone molle

Eric Chauvier vient à Rouen, lundi 31 octobre, à 19h, au Café perdu, parler de son livre Contre Télérama dans lequel il tente de restituer la vie des habitants des zones périurbaines : ces lieux en lisière de la ville, et pourrait-on penser, de la vie, que l’hebdomadaire considérait comme »moches », dans un dossier à charge. Pour Eric Chauvier, anthropoloque, il se joue là autre chose.

L’habitant du centre-ville, comme celui de la campagne, qui se rend de l’un à l’autre, ne passe pas brutalement de l’un à l’autre, il passe par l’entrée de ville, la zone commerciale, la zone pavillonnaire. Ni ici, ni là, mais pas non plus dans un no man’s land. Est-ce qu’on peut voir ces lieux lorsqu’on ne fait que les traverser ?
Tout le monde connaît plus ou moins cette périurbanité molle. Cette image est en nous de façon presque inconsciente. Pour ceux qui n’y résident pas, tout est fait pour ne pas poser le regard sur ces lieux. Voir mais pas regarder. L’usage systématique de l’automobile et les engorgements des réseaux favorisent cette impression de légère déprime, cette envie de traverser sans s’arrêter. Pour ceux qui y résident cette légère déprime se retrouvent sous des formes plus ou moins visibles, plus ou moins conscientisées.

Vous avez écrit votre livre en réaction à un dossier de l’hebdomadaire Télérama qui portait un jugement esthétique sur la zone périurbaine. Le beau n’y aurait pas sa place. Ce jugement esthétique n’aurait pas de sens ?
Le jugement esthétique présente le problème de masquer ce que j’appelle « la raison anthropologique de ces lieux », autrement dit la vie à hauteur des résidents de ces zones. Il peut y avoir, par contre une poétique de la zone molle, au travers des petites techniques que les résidants mobilisent pour résister à la standardisation : des situations de solidarité entre voisins, des petites choses, qui ont leur importance pour tenter de rester en prise avec le quotidien. Le dossier de Télérama était inspiré de « La ville franchisée » de Mangin, qui est une approche que je trouve politiquement juste mais épistémologiquement insuffisante. Dit autrement, une critique urbanistique démontre bien les dérives néo-libérales dans ce types de lieux, mais fait totalement l’impasse sur la vie ambivalente des résidants : entre aliénation et résistance, entre dépolitisation progressive et tentatives solitaires pour surmonter la déprime ambiante. A lire Télérama, n’y vivraient que des zombis. Enfin, je trouvais délectable de pointer le jugement de classe de cet hebdo dont le titre était « comment la France est devenue moche? ». Eux, parisiens intra muros auraient-ils le monopole de la beauté?

Télérama a frappé très fort, en parlant de métastases à propos de ces zones périurbaines, cela va plus loin que le jugement esthétique : ces endroits seraient une aberration, une maladie, quelque chose dont il faudrait se débarrasser. Vous pensez qu’il faut viser une autre issue ?
Sur le fond, je suis d’accord avec Télérama. Mais tout est aussi affaire de forme et de termes : le raison esthétique comme la métaphore pathologique constituent des négations de la raison anthropologique et une forme de condescendance qui est à mes yeux insupportable. Toute notre époque souffre de ne pas avoir d’enquêtes plus qualitatives,qui fassent émerger les représentations des personnes. Il faudrait des armées d’anthropologues pour décoder les pratiques en vigueur dans ces zones … L’article de Télérama contribue à les rendre plus inconnaissables qu’elles ne le sont déjà.

Vous semblez avoir pris ce dossier comme une insulte pour les habitants de ces lieux. Ne pouvait-on pas au contraire voir dans cette façon d’envisager les choses comme une volonté de trouver le moyen de proposer mieux ?
Certes, mais on ne peut faire l’impasse sur la question du modèle de connaissance adopté. La critique ne peut ici être efficace parce que Télérama et les urbanistes qui sont en cause parlent le même langage, celui du monde objet (esthétique pour les uns, morphologie urbaine pour les autres). Je veux au contraire parler de ces zones comme d’un monde vécu. Après, proposer mieux, c’est restituer la parole des résidents et l’intégrer dans des processus de concertation concernant l’étalement urbain. ce qui ne se produit jamais. La constitution de cette périurbanité molle constitue à ce jour un déni de démocratie. Les élus raisonnent surtout en terme d’emplois, ce qui masque des enjeux et implique trop de gestion en interne de ces questions.

Lire aussi :
- Quand on arrive en ville (galerie photos)
- Ce qu’il faut savoir sur les zones périurbaines

- Le Café Perdu

- Contre Télérama, Eric Chauvier, Editions Allia, 2011.

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Une réflexion au sujet de « Eric Chauvier : poétique de la zone molle »

  1. Zones périurbaines: Cet ensemble article/photos/interview m’évoque irrésistiblement la galerie Pôle Image (rue de la Chaîne-Rouen) et ses régulières expositions de lieux urbains dépressifs dont on devine qu’elles font parties d’un « cahier des charges » précis voulu par une élite férue de constats anthropologiques; visions maladives d’une décadence non-dite et verrouillée pour de mauvaises raisons économiques et sécuritaires globales.

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