Paris-Normandie : « la spirale infernale »

Elu au Comité d’Entreprise de la SNPEI, société éditrice de Paris-Normandie, Benoît Marin-Curtoud est un des représentants dans l’entreprise du Syndicat National des Journaliste, dont il est membre du comité national. Il réagit à la perspective du dépôt de bilan du journal.

Comment a été annoncée la perspective du dépôt de bilan en interne ?
Mardi matin, la secrétaire du Comité d’entreprise s’est vu remettre une lettre de la direction en mains propres : une convocation pour un comité d’entreprise extraordinaire où on examinera un dossier de demande de procédure collective devant le Tribunal de commerce du Havre, assorti d’une note explicative.
Il s’agirait d’un dépôt de bilan, ce qui ne signifie pas une cessation d’activité. L’entreprise veut se mettre sous protection judiciaire pour ne pas honorer ses créances immédiatement et avoir le temps de passer un cap difficile.
Nous aurons plus de détails lundi à 10h, et la confirmation que la demande devant le tribunal serait fixée au mardi 29 février. Ensuite, c’est le Tribunal de commerce qui qui fixera le calendrier.

Comment en est-on arrivé là ?
Il s’agit d’abord d’une crise conjoncturelle, avec un repli des annonceurs et un repli du lectorat qui touche toute la presse quotidienne régionale.
Il y a ensuite des causes structurelles. Pour le Groupe Hersant Media, propriétaire de Paris-Normandie, la presse quotidienne était une vache à lait qui ne méritait pas d’investissement. Le titre a été acheté en 1971, il était alors en bonne santé financière et avait le monopole de l’information. Graduellement, le marché s’est émietté et l’actionnaire n’a pas investi pour faire face.
Depuis les années 90/2000, c’est plan d’économie sur plan d’économie : on retire des journalistes du terrain, on ferme des locales. C’est la spirale infernale : on est moins pertinent, moins réactif, on perd du lectorat, donc des recettes et des annonceurs, donc on fait un nouveau plan d’économie…
Ce dépôt de bilan est un dépôt de bilan organisé. Quand GHM rachète Paru-Vendu au début des années 2000, il pensait que ce support abonderait en cash l’ensemble du groupe. L’actionnaire n’a pas vu que le marché des petites annonces serait mangé par Internet. Et Paru-Vendu a été liquidé en 2011.
En 2007, GHM a racheté La Provence et Nice-Matin pour 160 Millions d’Euros, et s’est endetté, au lieu de développer ce qu’il avait déjà. Aujourd’hui, les salariés de la presse normande sont invités à éponger la dette créée par la boulimie de GHM.
La dette du groupe était de 220 Millions d’euros fin 2011. Ils on cherché un partenaire, et l’on trouvé avec le groupe Rossel (La Voix du Nord), pour tous les titres sauf Paris-Normandie en octobre 2011. Dès ce moment, l’hypothèse du dépôt de bilan est évoquée. Ni GHM ni Rossel ne veulent assumer les dégâts sociaux de l’endettement.

Que vont faire les syndicats face à cette situation ?
Le Syndicat National des Journalistes s’est rapproché de la Filpac-CGT des ouvriers du livre parce qu’on est convaincu qu’une presse quotidienne régionale forte est un bien commun qui appartient à ceux qui la font et à ceux qui la lisent.
Dans les jours qui viennent, on suppose qu’un plan de restructuration nous sera présenté. On n’en connait pas la nature, mais on devrait nous proposer de la destruction d’emploi.
Notre idée, c’est qu’il faut jouer sur le développement, pas sur l’emploi. Nous, syndicats, nous iront chercher l’argent là où il est, c’est-à-dire en Suisse, où réside le responsable, Philippe Hersant, qui n’a pas assumé le développement de la presse quotidienne normande.
Depuis plusieurs semaines, nous nous adressons aux élus et leur demandons d’user de leurs relais pour que Philippe Hersant prenne en considération la situation de Paris-Normandie.
Nous organisons un meeting ouvert à tous le 24 février à midi, à Déville-lès-Rouen : les élus y sont invités.

Il y a des explications plus locales à la situation exceptionnelles du journal ?
Oui. En 2006, quand les rotatives du Havre et de Rouen ont été démontées et reconfigurées à Déville au lieu de choisir d’investir dans une un nouvel outil industriel, nous avons perdu de nombreux lecteurs. Pendant des mois, le journal a été en retard ou absent des kiosques à cause de problèmes techniques. On a accéléré la baisse de la diffusion et on a commencé à vraiment dévisser…
Ensuite, il y a un manque de pertinence de notre ligne éditoriale. Notre direction semble considérer que la seule ligne éditoriale qui vaille c’est de ne pas faire de vagues : une ligne éditoriale de consensus mou. Est-ce qu’une telle ligne éditoriale peut être en prise avec nos lecteur, qui sont comme nous, frappés par les injustices, la virulence de la crise, et sidérés par l’actuel débat politique ?
Enfin, depuis 2005, la tension entre la rédaction en chef et les équipes de journalistes s’est considérablement accrue. La rédaction-en-chef estime avoir un droit de regard sur les sujets et les angles proposés par les journalistes qui estiment qu’ils sont niés dans leurs fonctions d’expertise. Cela a démotivé les journalistes.

Lire :
- Paris-Normandie en dépôt de bilan
Presse régionale : l’inévitable mutation
Paris-Normandie : les salariés se rebiffent
Paris-Normandie : éviter la chute

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3 réflexions au sujet de « Paris-Normandie : « la spirale infernale » »

  1. Un titre se casse la gueule… C’est bien dommage – j’ai seulement du mal à comprendre que si Monsieur MARIN-CURTOUD a les solutions, pourquoi ne les met-il pas en oeuvre ?
    Ce genre de socialiste crache en permanence sur les patrons, sur le GHM, seulement aurait-il fait mieux ?
    Si GHM est une vraie crevure, que les journalistes de PN se prennent en main et reprennent leur titre eux-mêmes.
    L’anarchie peut commencer maintenant.

  2. Je souhaitais prendre un peu de temps pour apporter ma contribution au débat sur la très grave crise de Paris-Normandie, mais les aspects sommaires de certaines positions, déjà, me poussent à écrire d’urgence. Que les journalistes et les ouvriers du Livre fassent cause commune – réellement – serait une première, et tant mieux si cela peut contribuer à sauver le quotidien régional! Je crains toutefois que la CGT ne lutte pour une imprimerie (techniquement à bout, aux salariés opposés à toute souplesse horaire, et si chers… mais dont les leaders se sont longtemps parfaitement entendus avec R. Hersant et ses lieutenants), et que, pour leur part, les journalistes luttent… pour la presse. Au-delà de cette ambigüité, les causes du terrible recul de PN sont multiples, et pas simplement (même si très largement!) du fait du patron. PN (et son imprimerie, et sa rédaction « armée mexicaine ») ne se sont pas adaptés (fabrication, qualité, couleur, distribution) et, ces dix dernières années notamment, la rédaction a dû écouter religieusement les conseils de gourous – si nombreux, et totalement improductifs, dans la presse et la communication: d’où une maquette minable, de pesants et illisibles « dossiers pour aller plus loin que l’info brute qu’on trouve partout ». Et le quotidien régional a de moins en moins informé, malgré les efforts de beaucoup de ses femmes et hommes. En somme, Paris-Normandie a oublié ses « fondamentaux », se perdant aussi sur le Net quotidien, sans intérêt dans son cas mais lui ôtant encore des lecteurs. Le « repreneur » – il en faut un!!! – devra tout remettre à plat. Bon courage à lui aussi, et avant tout, amitié d’un Haut-Normand à tous ces journalistes, employés, ouvriers dont la plupart sont aptes à relancer un PN… de terrain.

  3. Lecteur de PN depuis des années j’ai vu le déclin de ce journal, une ligne éditoriale de plus en plus molle, inodore, sans saveur, je me suis donc désabonné et le suis de temps en temps sur le web : là encore aucune maîtrise du média web, aucune valeur ajoutée par rapport au support écrit.
    Aucune analyse, aucun sujet de fond, de l’anecdotique en veux-tu en voilà, à se demander à quoi sont payés les responsables éditoriaux de ce quotidien ?
    Le mal est fait et je suis entièrement d’accord avec l’analyse proposée par guynemer. Si les dirigeants n’ont pas été à la hauteur de leur mission (et de leur rémunération) l’ensemble des salariés de Paris Normandie ne doit pas vivre une fois de plus cette situation comme une fatalité, ils doivent se souder, comprendre enfin que la stratégie du chacun pour soi, chacun chez soi n’a pas été payante : la preuve ! Donc tous ces salariés doivent se regrouper, se sincèrement et fermement pour sauver leur titre. Paris Normandie a été un très grand titre en son temps, un quotidien de la Résistance, les salariés doivent s’en souvenir, relever la tête, cesser de subir, sortir de leur apathie et se MOBILISER pour sauver ce titre et tous les emplois !
    Ça suffit la soumission debout tout le monde !

    Aller chercher l’argent là où il se trouve, c’est-à-dire en Suisse, comme dit Benoît Marin dans son interview, c’est une excellente idée, que tous les salariés de Paris Normandie devraient creuser, ce serait une grande première, tous en bus en Suisse pour réclamer l’argent qui doit être réinvesti dans ce journal ! La soumission à l’incurie, à l’incompétence et au cynisme a assez duré ! Ce journal doit revenir à ses journalistes et à ses lecteurs, c’est une question de volonté franche et sincère : non, il n’y a pas de fatalité !
    Ceux qui ont voulu cette situation ont des comptes à rendre aux salariés de ce quotidien !

    Que Vive la presse écrite et Paris Normandie !

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