L’histoire d’Alain, l’homme de la gare de Rouen

Les deux frères se sont séparés lorsqu’Alain a commencé à vivre dans la rue, il y a plus d’une vingtaine d’années. L’Autobus aide Jean-Paul et Alain, qui vit à la gare de Rouen, à se retrouver. 

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Alain, dans les années 1990.

Alain, c’est le monsieur qui déambule dans la gare de Rouen. Il est souvent enveloppé dans une couverture, d’où sa tête aux longs cheveux ébouriffés et son visage mangé par la barbe dépassent. Alain, c’est un sans-abri, devenu au fil des années, un mythe de la ville. Notamment à cause de son art. Des gravures pratiquées à l’aide de bouts de métal, qu’il sème sur les murs de la ville. Des mots mis les uns à côté des autres, un langage à lui. On le rêve ancien professeur de philo. Mais « rien n’est vrai dans tout ça », contredit Evelyne, directrice du l’Autobus-Samu Social. Il y a quelques années, l’association a permis à Jean-Paul, le frère d’Alain, de le retrouver.

Dans un discours touchant et plein de tendresse pour un frère avec qui il tente de renouer, Jean-Paul, 63 ans, ancien responsable LGBT, nous raconte, dans les grandes lignes l’histoire de son frère, Alain. Les dates ne sont pas précises mais là n’est l’important pour comprendre celui qu’on a surnommé le playboy communiste. Pendant notre conversation, Jean-Paul défend son frère : « Il n’est pas méchant, il ne boit pas, il fume quelques cigarettes. Je ne crois pas qu’il fasse la manche, mais il mange chaque jour à sa faim ».

De Sotteville-lès-Rouen à Amsterdam

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Quelques gravures urbaines ont été volées et se retrouvent dans les salons de certains Rouennais.

Alain est né le 6 juillet 1952, à Sotteville-lès-Rouen. C’est le troisième d’une fratrie de quatre garçons. « C’était peut-être le plus intelligent de nous quatre », soupçonne Jean-Paul. Scolarisé à Saint-Etienne-du-Rouvray, il passe son adolescence dans le quartier du Château-Blanc. « A un moment, il s’est passé quelque chose. L’un de ses profs s’est suicidé », se rappelle celui qui avoue avoir vu tout cela de loin. Alain se rapproche alors de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) et « fréquente des amis qui parlent de vivre en marge de la société ». Et puis, à un moment, « on s’aperçoit qu’il est parti », à Amsterdam. Il y reste plus ou moins un an, Jean-Paul ne se rappelle pas vraiment. Ce dont il se souvient, c’est son retour. « Il revient pieds nus, avec les cheveux longs, des poux et malade, sous substances, notamment l’héroïne », souffle Jean-Paul qui considère que c’est le parcours normal « d’un jeune post 1968″. Le refus de la société mercantile est toujours là, mais déplaît à ses parents. Un père qui considérait que « pour manger il faut travailler ».

Alain trouve un travail dans le bâtiment. Un travail qu’il ne garde pas longtemps. Il « part », une nouvelle fois. Comme un gamin qui fugue. Mais lui tente d’échapper à une société dont il refuse le système. « Il part et dort dans des caves. Cela dure des années. Puis un jour, il est pris par la police. C’était l’époque où l’on préférait soigner les drogués plutôt que les mettre en prison », raconte Jean-Paul. Celui qui refuse les barrières se retrouve alors enfermé à l’hôpital psychiatrique de Rouen. On lui trouve ensuite un appartement au Château Blanc, « mais ce n’était pas son projet. Il avait envie de liberté. Une liberté qui l’a fragilisé. »

Une maison où il ne mettra jamais les pieds

C’est à ce moment qu’Alain quitte pour de bon la vie sédentaire. « Avec mes parents, on l’imaginait la nuit dehors, l’hiver. Il a vécu sans amour, dans cette solitude imposée. On aurait pu le soigner, mais c’est trop tard maintenant », déplore Jean-Paul, dont on imagine bien la douleur. Il décrit son frère comme aimant les enfants et les animaux « car eux ne font pas de mal« . Malade, le père des quatre frères rédige son testament et donne une maison à Alain. Celui-ci n’y mettra jamais les pieds.

gravurealain02 « Mon frère ne veut pas aller dans les structures spécialisées. Heureusement que l’Autobus et les bénévoles de la maraude sont là « , remercie Jean-Paul. Evelyne, présidente de l’association, raconte les premières rencontres avec Alain, il y a vingt ans : « Les liens étaient difficiles au départ. Et tout se faisait à la gare, maintenant, on arrive à aller ailleurs pour se rencontrer. Cela a été un vrai travail de souris. Alain a choisi une forme de liberté, il faut respecter ses choix. On l’accompagne, on le béquille, mais on ne lui impose rien. Il essaie de vivre dans la discrétion »

Au moment du décès de son père, des « histoires de testament » obligent la fratrie à se tourner vers Alain. « Il fallait qu’il signe. Mais il n’avait aucune carte d’identité et l’argent, pour lui c’est rien ». L’Autobus, qui suit Alain, grâce à ses maraudes, depuis un moment intervient. L’association fait le forcing auprès du préfet pour que celui-ci puisse figurer sur ses papiers avec ces cheveux longs et sa barbe, « tel qu’il est« , précise Evelyne.

L’Autobus fait désormais office de passerelle entre le frère éloigné et le reste de la famille, dont l’une de ses nièces, très investie. A tel point qu’au décès de ses parents, c’est l’Autobus qui est allé annoncer la triste nouvelle à Alain. Tous les mois depuis quelques temps, Jean-Paul vient à Rouen pour voir son frère, en compagnie d’Evelyne. Des rencontres facilitées par la présence des bénévoles, mais qui ne sont pas dénuées de problèmes. Un téléphone portable ou un appareil photo peuvent effrayer Alain, « resté dans les années 70« , selon son frère.

Un travail de longue haleine. Fin avril, les deux frères se retrouveront au siège de l’Autobus, pour un vrai déjeuner en famille, « pour qu’Alain réapprenne les gestes du quotidien ». Si les relations sont parfois difficiles, Alain a toujours conscience de son passé et de son histoire. « Il y a des trucs où il est très sain d’esprit », promet Jean-Paul. Un esprit parfois chahuté par quelques maladies mentales peut-être développées dans la rue. Ni Jean-Paul, ni Evelyne ne nous en diront plus. Ce que l’on sait c’est ce que Michel Audiard disait : « Heureux soient les fêlés car ils laisseront passer la lumière ».

  • Le blog de Playboy Communiste, un documentaire sorti en 2009. Le réalisateur a passé un an et demi aux côtés d’Alain.

Les photos sont de Guillaume Painchault. 

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2 réflexions au sujet de « L’histoire d’Alain, l’homme de la gare de Rouen »

  1. « On ne devient pas une légende en envoyant des cartons d’invitations, on devient une légende parce que l’on raconte des histoires sur vous » (tiré du film PBC)

    Ce qui m’a beaucoup plu dans le travail de Pascal Héranval et David Thouroude, réalisateurs de « Play boy communiste », c’est qu’ils ont réussi à dresser un portrait d’Alain à la fois descriptif, sensible et poétique tout en veillant à préserver sa vie privée et du même coup la légende, celle-ci se trouvant magnifiée. Je parle de la toute première version du film que j’ai le bonheur d’avoir en copie, celle qui ne comporte pas de sous-titres imbéciles et inutiles tentant de traduire l’intraduisible, de rendre sensé l’insensé, détruisant une part du mystère.

    J’aimais également l’hypothèse de Pascal concernant cette légende, une hypothèse faisant appel à une part archaïque de notre hérédité. Alain tel un gourou hindou, décharné comme un ascète, vivant dans le plus total dénuement, « celui qui peut vivre sans ce qui nous encombre » et auquel les passants font plus des offrandes que preuve de compassion. Des offrandes qu’Alain accepte ou refuse; un refus vous laissant là penaud vous débrouiller avec votre propre notion de la compassion.
    Alain comme un chaman proférant des incantations sans fin et gravant aux quatre coins de la ville des formules cabalistiques dont la typographie et l’assemblage évoquent des mandalas recélant de supposés fragments de Vérité. Un prophète, ou plutôt la représentation archaïque que nous en avons. Un Sage.

    Mystique est le meilleur terme dont on pouvait qualifier Alain avant la curée médiatique post-film qui a mis en pièce sa vie privée et la légende urbaine – et qui se poursuit ici. Mais nos sociétés n’aiment plus les mystères depuis que les sciences ont imposé leurs diktats et mis en coupes réglées et ordonnées nos vies dans les moindres détails.

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