Faire construire, ou rénover de fond en comble, c’est aussi, à un moment ou à un autre, d’une façon ou d’une autre, se poser la question de la place des toilettes. « Chérie, on les met où les WC ? » On a voulu savoir d’un peu plus près comment les choses se passaient réellement, et si celui et celle qui font construire accorde à l’emplacement du trône dans la maison une importance particulière. On est allé pour cela poser la question à David Abellah, qu’on avait déjà rencontré pour d’autres raisons.
« Curieusement, ce sont rarement les clients qui en parlent, explique l’architecte. Je pose forcément la question à un moment ou à un autre. Dans la salle de bain ? Un, deux toilettes ? Il y a une certaine retenue. C’est le lieu où l’on est seul. Ce n’est pas un sujet tabou, mais il est plus facile de parler de la chambre à coucher. Je cherche à en savoir plus : c’est un lieu où vous lisez ? Il ne faut pas du tout vous déranger ? »
Importantes questions, qui amèneront à des précisions. David Abdellah poursuit : « Est-ce qu’on isole les toilettes ou est-ce qu’on les ramène dans le volume de la salle de bain ? » Les normes d’accessibilité ne laissent pas tellement le choix si l’on veut qu’une personne en fauteuil puisse les utiliser. Mais, dans la construction privée, on n’est pas obligé de se mettre en conformité. « Pour beaucoup de clients cela n’a pas vraiment d’importance. Il faut qu’il y ait des toilettes. Peu importe où. Mais d’autres disent, non, non, il faut que les toilettes soient isolées, certains veulent impérativement une fenêtre… Chacun y amène ses angoisses, et parfois même un vrai stress. Sur ce sujet là, les gens sont dans une très très grande réserve. Parfois les clients vont demander deux WC l’un à côté de l’autre, sachant qu’il y en a un qui sera à usage strictement privatif. C’est quelque chose qu’on ne peut pas partager. Le deuxième est plutôt pour les amis. »
Voilà qui reste encore assez raisonnable. Quitte à faire appel à un architecte, ne pourrait-on pas avoir des demandes un peu plus originales ? « Une fois, on m’a demandé d’avoir des toilettes surdimensionnées, dans lesquelles il y avait une bibliothèque. C’était tout en profondeur. 1m30 de large, au moins trois ou quatre pas pour se rapprocher d’un WC posé sur deux marches, sans justification de problème d’écoulement. Il fallait s’élever. On domine. avec un grand linéaire de bouquins. »
Les expériences extravagantes ne sont pas si nombreuses, même si, poursuit l’architecte, « ça peut être un lieu assez étonnant à traiter. Dans la continuité de mon travail, il y a des toilettes qui sont complètement noires. Cette couleur a un effet assez étonnant, avec des réactions amusantes. J’ai été invité à la pendaison de crémaillère d’une maison d’un client. Il y avait là 30 ou 40 personnes. La très grande majorité n’avait pas vu la maison. Et, à un moment donné, alors qu’on avait tous notre verre à la main, une des amies des clients revient et lance : « Eh ! Il faut aller voir les chiottes…! » Il y a eu une sorte de pèlerinage, chacun son tour à aller y jeter un oeil. J’étais content de mon résultat. Ce côté très discret de la façon dont on parle des toilettes,. »
Les toilettes les plus étonnantes, c’est ailleurs que chez les particuliers que David Abdellah les a vu. « Ce n’est pas un vrai sujet en architecture, sauf pour les lieux publics ou l’hôtellerie. J’ai un souvenir inoubliable d’un restaurant en Belgique : le Belga Queen. un lieu magique. Je discute avec le patron, qui finit par me dire : « Est-ce que vous êtes allé dans nos toilettes ? » Sans en dire plus. On se dit qu’il faut essayer. Les toilettes sont au dernier étage. Dans l’approche, c’est l’élévation totale. Arrivé en haut, je vois les WC, et je suis déstabilisé : une série complète de cuvettes séparées par des parois de verre et des portes en verre. Et là… je trouve ça un peu communautaire… Et en plus c’est mixte. Je redescends et lui dis : « C’est un peu radical… Il y a des gens qui les utilisent ? Parce que se retrouver pantalon baissé devant tout le monde… Et là le patron me dit : vous, a priori, vous ne fermez jamais vos toilettes… Remontez-y, vous allez comprendre. Je remonte. Deux femmes, au demeurant sublimes, arrivent en même temps que moi. Je ferme le verrou, et, là, les parois du WC s’opacifient en deux secondes. Des murs avec un champs électromagnétique. Un truc hallucinant. »
David Abdellah citera aussi des urinoirs face au vide, au 29ème étage d’une tour, à Bâle, ou les incroyables toilettes posées au milieu d’un lac salé, au sud de la Tunisie. « On ne m’a jamais demandé des trucs pareils », semble-t-il regretter un peu. « Mais il y a des gens qui sont allés au bout d’une démarche. Le prix des cuvettes de WC va de 80 à 2000 euros. Au plus cher, on a le jet d’eau, le souffle qui sèche les fesses, le siège chauffant… C’est robotisé à outrance. Dans la gamme intermédiaire, vers 1000 euros. Ce qui justifie le prix, c’est le design. Starck fait des chiottes, et il n’est pas le seul. Pour des objets comme cela, il faut une pièce à la hauteur. »
La démarche, on l’aura compris, renvoie chacun à son intimité autant qu’à ce qu’il veut en montrer à ceux qui, chez lui, passeraient par les toilettes.
- Article paru dans le cadre de la Semaine de chiotte

Parlez-en sur Facebook