La douche grande ouverte

Qui pousse encore la porte des douches municipales à Rouen ? Le service perdure depuis le XIXème siècle. Mais c’est aujourd’hui le seul du genre en Seine-Maritime. Reportage

douches05Une vingtaine de cabines s’alignent le long d’un couloir carrelé. Là, Claudine, 59 ans, et Gislaine, 49 ans, nettoient au jet d’eau les pavés de l’établissement. Nous sommes mardi et c’est jour de grand nettoyage aux douches municipales. A 10 heures, déjà six personnes sont passées faire leur toilette. Ce service d’hygiène tend à disparaître en France mais attire pourtant encore une certaine population. Les douches rouennaises sont les seules du département. « Pendant un moment, un Monsieur de Dieppe prenait le train toutes les semaines pour se doucher chez nous », se souviennent les gardiennes de l’antre vaporeuse. En moyenne, 360 à 450 douches payantes sont prises par mois dans l’établissement. Ici, une douche coûte un euro, serviette, savon et shampoing compris. Le tarif permet aux personnes vivant de la manche de profiter d’une douche chaude de temps en temps. Sans compter les 270 personnes qui ont obtenu un bon gratuit du Centre communal d’action sociale (CCAS).

Bien sûr, la population qui fréquente aujourd’hui les bains-douches n’est plus la même qu’autrefois, époque où tous les logements n’avaient pas encore le confort d’une salle de bain. « Avant, des familles entières venaient, beaucoup moins aujourd’hui. Maintenant, ce sont plutôt des familles de Roumains », note Gislaine. Elle continue : « Le vendredi, des écoles avec des enfants en difficulté venaient, pour des ateliers pédagogiques sur l’hygiène. C’étaient des enfants de maçons ou de peintres. Rentrés de l’école, on les envoyait plus souvent jouer dehors que prendre une douche. »

Les deux femmes entretiennent l’établissement depuis le début des années 1980. C’est dire si elles ont vu l’évolution des lieux. Jusqu’en 1995, elles officiaient rue de Martainville, en face des Beaux-Arts, dans les bâtiments d’origine, créés dans les années 20. Elles se rappellent de l’époque où les gens faisaient la queue le week-end pour pouvoir se laver, l’époque « où on faisait cinq cents entrées payantes la semaine. Le dimanche, les commerçants du marché venaient à tour de rôle prendre leur douche ». Il y avait même une baignoire qu’il fallait réserver pour pouvoir en profiter. Rue Orbe, il n’y a pas de baignoire, faut dire qu’à nettoyer, ce n’est pas l’idéal. Dans les douches municipales actuelles, les cabines sont lavées après chaque passage, « et pas seulement, avec un coup de jet d’eau », commente Claudine, employée là depuis 1984 : « on a les mêmes détergents que dans les hôpitaux ». Plus propre qu’à la piscine alors.

douches03En trente ans de douches, les deux femmes ont croisé beaucoup de monde et le plus souvent, des hommes. « Une femme se lave plus facilement dans une bassine ou un lavabo. Les messieurs ont plus de mal et préfèrent une douche ».

Avec tout ce brassage de population, Claudine et Gislaine finissent par connaitre les gens, à qui elles donnent parfois des surnoms, comme à Monsieur du Rallye, qui apprécie particulièrement les courses de voitures. Dans l’intimité des personnes, elles finissent par s’attacher : « Il y avait un monsieur qui venait trois fois par semaine, même s’il avait de quoi se laver chez lui. » Lorsqu’il est décédé, un membre de la famille est venu prévenir les deux dames inquiètes de ne plus le voir.  Pour certains, ce moment de la journée, permet aussi de créer du lien social. Une hypothèse confirmée par Claudine qui a vu plusieurs fois une dame venir prendre sa douche à 14 heures et rester à faire du tricot jusqu’à la fermeture.

Au milieu des hommes précaires, on trouve aussi des personnes âgées ou handicapées. « C’est moins dangereux pour elles de venir se doucher ici », explique Claudine, « elles ne ferment pas la porte à clé et on vérifie qu’elles répondent régulièrement ». Ce qui leur rappelle une anecdote. Ecartant les bras pour montrer la corpulence d’une dame, Gislaine raconte en souriant : « Tous les samedis matins, elle nous demandait si elle avait maigri. Il arrivait qu’on lui frotte le dos. Une fois elle a glissé. On a dû se mettre à trois pour la relever. » Un spectacle qui en aurait réjoui plus d’un. Surtout lorsque l’on sait ce que certains avaient manigancé pour pouvoir ce rincer l’oeil. « A Martainville, quelques-uns avaient fait des trous dans les parois. On a aussi vu parfois des têtes dépasser au dessus des cloisons », rigole Gislaine.

Les photos sont de Guillaume Painchault. 

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