Google et Facebook sont des amis des journalistes

Comme régulièrement, Google est pointé du doigt par les éditeurs de presse comme le grand méchant loup qui s’engraisserait sur le dos des pauvres journalistes qui ont de plus en plus de mal à gagner leur vie alors que le web leur tondrait la laine sur le dos. S’y ajoute ces temps-ci Facebook dont les aménagements de réglages privilégieraient les articles les plus populaires au détriment des articles de fond et contraindraient les rédactions à mettre en ligne des chats rigolos plutôt que du journalisme d’investigation. Une inflexion des lignes éditoriales à laquelle Google ne serait pas non plus étranger puisque lorsque le lecteur est connecté, le moteur de recherche tient sournoisement compte de ses précédentes recherches pour lui proposer du contenu qui correspond à ce qu’il a déjà regardé. Cela ne laisserait plus aucune place à l’inattendu de résultats n’ayant rien à voir avec le schmilblick.

Ce sont, résumés, les griefs du moment. Assez intemporels à vrai dire, que l’on fait aux deux principaux sites du web mondial. L’un comme l’autre sont considérés, statistiques à l’appui, comme le passage obligé de l’internaute en goguette.

Et si tout cela tenait d’abord d’une totale incompréhension de ce à quoi peut servir aujourd’hui Internet ? Et si tout cela tenait essentiellement à une méconnaissance telle qu’elle empêche ministres et patrons de presse de se poser les bonnes questions ?

Si la question n’était pas de récupérer l’argent perçu par Google sur le dos des fournisseurs de contenu (qu’on pourrait tout à fait considérer comme une taxe pour services rendus, puisque Google représente souvent plus de 60% des visites sur les sites de presse) ? Si la question n’était pas de tenter d’infléchir la stratégie de Facebook ? Si la question était surtout de savoir comment faire du journalisme dans ce contexte.

Imaginons juste que Google et Facebook ne soient pas le problème, mais une donnée à intégrer à la solution.

Il existe de mauvaises solutions, d’un point de vue journalistique : ne parler que de chats coincés dans des mixeurs parce que c’est là dessus que Kevin et Mme Michu cliquent le plus, parce que ce sont les contenus les plus aisément partagés sur les réseaux. C’est tentant, c’est assez efficace en terme d’audience, et déjà, sur papier comme à la télé, certains se sont spécialisés dans cette audience là et les playmates n’ont pas attendu Google ni Internet pour intéresser certains rédacteurs-en-chef.

Si, plutôt, on voyait le bon côté des choses. Car il y a dans les stratégies de Google et Facebook d’excellentes nouvelles pour qui veut faire du journalisme, et tisser avec son audience des liens forts, tangibles, constructifs. Il suffit de savoir se saisir de ces outils pour construire quelque chose de neuf, et peut-être de durable.

Voyons voir. Que Google gagne de l’argent en amenant l’audience sur les sites n’est pas particulièrement choquant. Le service est rendu, il est rémunérateur. Resterait à prouver que l’argent ponctionné par Google pourrait profiter aux éditeurs dans un autre contexte. Très hypothétique. Le pourcentage pris par Google en tant qu’éventuelle régie publicitaire est élevé ? D’autres existent. Mais peut-être faut-il se poser la question de la publicité comme élément intangible du modèle économique. Personne n’a la solution aujourd’hui, ni la certitude qu’il existe une solution et une seule. Mais elle est peut-être dans des services annexes, imaginatifs. Le succès du Bon coin, celui, bien antérieur, de certains services Minitel, prouvent qu’on peut trouver, en marge de l’activité de presse des moyens différents de la publicité pour conforter son modèle. A côté de Grand-Rouen, on vend de la formation, de la prestation, du conseil. C’est une piste. Penser à l’extérieur de la boîte, trouver des idées qui n’existent pas encore… C’est sans doute en plaçant son énergie, et ses éventuels moyens, dans cette direction là qu’on trouvera des solutions plutôt qu’en se fâchant avec Google.

On pourrait dans les relations avec Google, inverser la logique, et imaginer comment profiter de la créativité du moteur de recherche pour monter avec Google un laboratoire créatif où des solutions seraient trouvées ? On a sur le web plus qu’ailleurs, tout à gagner dans la collaboration plutôt que dans l’affrontement. Surtout quand le partenaire, techniquement comme économiquement, est le plus fort.

C’est d’autant plus vrai que Google fait du bien aux éditeurs, il convient de ne pas l’oublier. En indexant le web, évidemment, mais aussi, surtout, aujourd’hui, en plaçant l’audience au cœur du processus d’indexation. Illustrons. Kevin, au détour d’une recherche tombe sur un article de Grand-Rouen. C’est déjà bien : il découvre le site. C’est peut-être parce que Grand-Rouen aura été plus rapide, aura mieux travaillé, ou aura eu un peu de chance. Mais Google l’a amené là. Et, s’il l’a fait une fois, si Kevin a cliqué, Google lui reproposera sans doute du Grand-Rouen plus facilement la prochaine fois : le moteur de recherche travaille à la fidélisation de l’audience du site. C’est assez nouveau. Couplé avec la géolocalisation de Kevin, qui habite sans doute près de Rouen, voilà qui assure le site d’être plus souvent visité par ce lecteur, et donc multiplie les chances que ce lecteur conseille à son réseau, sur Facebook ou Twitter, de venir lire un article de Grand-Rouen qui l’intéresse.

La spirale est positive : une fois l’audience attrapée, elle est amenée à revenir plus, et si elle revient plus, à grossir, à se fidéliser. C’est l’effet boule de neige. Un effet encore amplifié par Facebook qui privilégie les contenus les plus partagés.

A quoi bon, alors, crier au scandale ? Ah, oui, parce que l’éditeur aura plus d’audience avec des photos de chats ? Et si c’était, d’abord, le problème de l’éditeur, celui du rédacteur en chef, celui de la ligne éditoriale ? Si le fond du problème n’était absolument pas Google, ni Facebook, mais la capacité des journaux à faire sens ?

La boule de neige ne grossit pas toute seule. Mais Google et Facebook offrent des outils pour qu’elle le fasse. Il faut travailler sur un contenu de qualité, il faut engager la discussion avec l’audience, il faut mettre en œuvre un certain nombre de savoir-faire, en référencement, en mise en scène de l’information, et un certain nombre de savoir être, en gestion de communautés, notamment.

La bonne nouvelle alors, c’est que ce sont les lecteurs qui font le succès du support : en partageant les contenus, en les consultant, en les enrichissant, en les commentant. Ce n’est plus Google, ce n’est plus Facebook : ce sont les internautes qui, utilisant aujourd’hui Google, ou Facebook, ou Twitter, ou les trois, ou d’autres, font le succès de l’information proposée.

Et cela ne marche pas qu’avec les chats rigolos. Cela pourrait même fonctionner avec cet article. Mais cela ne tient qu’à vous.


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