Emergence de la souffrance au travail

Pour les travailleurs sociaux d’Emergence-s, le climat est tendu. Ils organisaient une conférence de presse pour décrire leurs conditions de travail.

Tout commence par l’annonce d’une conférence de presse. Une de plus, se dit-on. Mais, arrivé au 88 rue du champs des oiseaux, à Rouen, l’ambiance est particulière : on nous fait attendre dehors. Pas question d’entrer. C’est que la direction n’a pas été prévenue de notre venue. On pourrait se faire jeter dehors, nous expliquera-t-on plus tard. La conférence aura donc lieu dans la courette extérieure qui donne sur la rue. Et les gouttes qui tomberont à un moment n’y changeront rien. Qu’importe si l’encre sur le bloc-note bave un peu sous la pluie.

Le maître de cérémonie, c’est Etienne Muller, délégué syndical Sud Santé, élu du personnel. Il vient de quitter une assemblée générale. Avec lui cinq, six ou sept salariés, selon les moments. Tous travaillent là, ou dans les structures qui dépendent de l’établissement.

On est chez Emergence-s deux journalistes à avoir répondu à l’appel sur une quarantaine qui étaient en copie du mail.

Le sujet, pourtant, est au coeur de l’actualité. Il y a un an, presque jour pour jour, le personnel de l’association OHN (Oeuvre Hospitalière de Nuit) se mettait en grève. Juste avant Noël. Ont suivi les manifestations et piquets de grève de janvier. En même temps, l’occupation par le DAL d’un immeuble abandonné avenue du Mont Riboudet . Puis rue des Augustins à Rouen. Et à partir de juin, l’occupation de la Maladrerie. Des familles y sont toujours accueillies .

L’OHN est devenue Emergence-s en absorbant l’Association Saint Paul. Il s’agit d’accueillir des hommes et des femmes avec ou sans enfants, sans abri ou vivant dans des conditions précaires, de gérer des établissements ou des services leur proposant un hébergement et des possibilités d’accompagnement pour leur réinsertion sociale. Un millier de personnes, une moitié en hébergement, l’autre en suivi social, et 80 environ qui travaillent sur des chantiers d’insertion. Le tout suivi et géré par 200 salariés d’Emergence-s, donc.

Et ce sont ces derniers qui vont mal. Leurs grèves, un an après, n’ont rien donné. Et ce qu’on entend, c’est la souffrance au travail qui s’exprime. Du stress, de la pression, l’explosion des arrêts maladies « multipliés au moins par 5 par rapport à 2010″… Dans la ligne de mire, la manière de se comporter de la direction depuis deux ans et demi, qui privilégierait la rentabilité au travail social, mais aussi la baisse des moyens : « il est de plus en plus difficile d’assurer nos missions ».

Et puis la fusion de l’OHN et de Saint-Paul aurait eu des conséquences, comme un nivellement par le bas des acquis sociaux… Difficile d’avoir des chiffres, des exemples précis. Il y a la mutuelle, dont l’intérêt aurait baissé. Mais surtout : « on n’a plus confiance dans notre direction ». Et de nous raconter des salariés aux prudhommes, un directeur mis au placard. Les mots qui fusent dans la petite cour devant l’entrée sont durs : « mensonge », « peur », « mépris », « insultes »… Au dernier comité d’entreprise, le dialogue aurait été rompu : « on a claqué la porte ».

Pas question, encore, d’appeler à la grève générale. Mais cette conférence de presse est un appel au secours : « on court à la catastrophe », « on a besoin que vous nous aidiez à diffuser cette souffrance », nous dit-on.

L’an dernier, un des objectifs de la grève était d’arriver à changer de directeur. Peine perdu : « Il a l’entière confiance du Conseil d’Administration », concède-t-on. Cette année, l’objectif est plus modeste : « on veut faire reconnaître la souffrance des salariés, qui est totalement niée par la direction », « on veut pouvoir à nouveau parler de travail social, et être respecté ».

Et la poignée de salariés prêts à témoigner à visage découvert rentre dans l’enceinte de l’établissement. La courette reste vide. Il pleut, encore, quelques gouttes.

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3 réflexions au sujet de « Emergence de la souffrance au travail »

  1. Merci Sébastien pour ce bel article qui est le reflet d’une triste réalité! Cerise sur le gâteau, le Conseil Général de Seine Maritime a voté aujourd’hui la baisse de 50% des budgets de la Prévention Spécialisée, soit un licenciement sur deux salariés, et l’abandon des populations les plus fragiles!
    Le social n’est pas productif, la misère sociale tout le monde s’en f…Visiblement « la gôche » a d’autres priorités! En attendant le PS achève bien le sale boulot de Sarkozy: LA MISE A MORT DU SECTEUR ASSOCIATIF!!
    Sophie Lecomte
    Educatrice Spécialisée

  2. Je me permets de réagir au risque d’avoir une horde de contestations à mon encontre. Le grand public sait-il que les directeurs dans ce genre d’association est un simple salarié, comme les autres ? Ils ne font que leur travail de directeurs. Souvent même, ils sont à peine mieux payés que ceux qu’ils encadrent. Seulement, certains ont l’habitude de faire le minimum, comme à l’époque où cette association était encore quatre fois moins développé (donc 4 fois moins de boulot à faire), et lorsqu’on leur demande de travailler, ils se sentent « harcelés ». Forcément, vu sous cet angle, les conditions de travail « se dégradent » ! Savent-ils seulement que les dirigeants de ces associations sont en train de se « battre » pour la survie de ces dites associations, donc de leurs postes de travail ? Ces associations ne sont pas « une entreprise personnelle » des directeurs. Ces derniers n’en retirent aucun enrichissement personnel. Ces associations vivent de subventions, d’aides, de dons. Ce financement est conditionné par l’accomplissement de projets établis par l’association mais aussi d’objectifs imposés par les financeurs. L’association a donc des comptes à rendre aux financeurs, les directeurs aux associations, et les salariés aux cadres. N’est-ce pas logique ?
    Comme chacun sait, les moyens octroyés au secteur social sont en baisse, et cela n’est pas dû aux directeurs, qui eux, se démènent pour que les associations de ce genre ne sombrent pas (recherche de financements, étude et/ou mise en place de nouveaux projets auprès du public concerné, etc….) . Je ne comprends donc pas cette « chasse aux sorcières » et suis très choqué de lire que « l’objectif l’an dernier était d’arriver à changer de directeur » ! La question que je me pose est : « Se rendent-ils compte que les Directeurs sont dans le même bateau qu’eux ? Qu’ils poursuivent les mêmes buts que les salariés, c’est-à-dire s’occuper de ceux qui ont en le plus besoin ; bref, faire du travail social ??? »
    Il semble donc qu’il est nécessaire d’approfondir le sujet pour savoir exactement d’où provient le malaise.

    • Je ne sais pas ce que le grand public ignore ou connait. Une chose est sûre : les directeur-trice-s de ce « genre d’association » ne sont pas des salarié-e-s comme les autres. Car, par exemple, ce sont eux qui licencient, sanctionnent, maltraitent les salarié-e-s. Ce sont eux et elles qui ont le pouvoir et non l’inverse. Et à Emergence-s, cela arrive de plus en plus et pour des motifs de plus en plus souvent bénins. Dernièrement ; une représentante du personnel avait oublié un document du CE dans un photocopieur. Elle a été convoquée par recommandé pour un entretien préalable à une sanction !
      Trouvez vous normal d’entendre un directeur traiter de « bras cassés » des salariés en contrat aidé donc inscrits dans un parcours d’insertion. Je pense qu’ils auraient préféré un propos plus positif.
      Trouvez vous normal que notre directeur général nient la parole des élu-e-s du personnel et par conséquent celle de leurs collègues qu’ils représentent ? Trouvez vous normal que des engagements pris, par le même directeur et le conseil d’administration, pour le maintien de certains droits salariaux soient bafoués en tout impunité ? Parlons aussi du nombre d’arrêts maladie, en très forte croissance. Ceci est un des symptômes reconnus comme preuve d’une souffrance au travail. Cette souffrance n’est pas reconnue par notre direction.
      Vous sous-entendez que les salarié-e-s d’Emergence-s sont rétifs au travail et crient au harcèlement pour cela. Ca, c’est insultant et c’est faire preuve d’ignorance sur le travail social en particulier et du travail en général. Votre propos est donc très malhonnête. D’une part vous affichez des certitudes et d’autre part il vous paraît nécessaire d’approfondir.
      Vous me mettez en colère. C’était peut-être le but recherché. Dans ce cas, il ne s’agit plus de malhonnêteté, il s’agit de perversion car cela n’est pas bien utile. sinon, je me tiens à votre disposition pour cet « approfondissement » souhaité.

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