Dans les yeux des supporters rouennais de l’OM

autre publicPendant six ans, de 2000 à 2006, Ludovic Lestrelin, sociologue du sport, a partagé l’existence des supporters rouennais de l’Olympique de Marseille. Six ans pendant lesquels il les a accompagnés dans leurs déplacements, leurs soirées… Six ans pour étudier leurs parcours, leurs motivations, leurs relations, leur façon de vivre. Six ans pour rédiger une thèse de sociologie. Aujourd’hui maître de conférences à l’université de Caen Basse-Normandie, il a publié L’autre public des matchs de football. Sociologie des « supporters à distance » de l’Olympique de Marseille (éditions EHESS).

Rouennais lui-même, Ludovic Lestrelin répond à nos questions sur le groupe Rouennais des Ultras à quelques jours du match de Coupe de France FCR-OM.

Quelle est la spécificité des supporters rouennais de l’Olympique de Marseille par rapport aux autres clubs de supporters de l’OM à travers la France ?

C’est une section bien installée, le groupe a été fondé en 1997, lors de sa reconnaissance par les Ultras de Marseille, mais les fondateurs avaient déjà une pratique de suivi du club entre 1994 et 1996. C’est aussi une section pérenne. Ce n’est pas évident de durer lorsqu’on est à 900 km du club qu’on soutient : cela a un coût financier, et demande du temps, de l’énergie. Le nombre d’adhérents est assez conséquent, ils disent être 150 environ. La section a réussi à créer une dynamique et à l’entretenir.

Qui sont ces supporters ?

Ce sont des gens qui viennent d’un milieu populaire, ou de la classe moyenne. On y trouve beaucoup d’étudiants, de jeunes travailleurs. Ils ont une situation familiale qui leur laisse du temps. Il faut par ailleurs une stabilité financière. Ce sont des gens intégrés socialement et économiquement. Leur passion les a pris très tôt. Ils commencent souvent comme pratiquants, mais leur niveau en football est modeste. Ils vivent leur passion à travers le supportérisme.

Ce sont principalement des hommes. Il y a quelques femmes, qui y sont tombées via un père ou un frère. Je me souviens d’une supportrice de la section de Rouen qui était venue d’elle-même dans la section. C’est extrêmement rare. Elle avait eu beaucoup de mal à le faire accepter à sa famille, à cause de l’imagerie du hooligan. Mais les problèmes réels sont marginaux.

Comment cela se passe par rapport aux autres supporters ?

Leur choix génère beaucoup d’incompréhension. Ils prennent la figure du renégat, qui trahit sa communauté d’origine. On leur fait des remarques, on leur demande de se justifier. Ils compensent par des liens très forts entre eux, par la création d’un groupe protecteur. Cela crée une vie sociale et amicale riche qui donne du sens à leur engagement et à leur existence.

Par rapport aux supporters de l’OM, lors du match du 22 janvier contre Rouen, ils vont vivre un moment très fort, une mise à l’épreuve, devoir montrer que, bien que Rouennais, ils sont là pour pousser l’Olympique de Marseille. Mais ce ne sera pas difficile, ils sont acceptés depuis le temps, et des liens forts se sont tissés aussi avec les Marseillais.

Jusqu’où va leur relation avec Marseille ?

Cela va parfois jusqu’à une vraie appétence pour la ville. Leurs discours est tourné sur Marseille, ils utilisent des expressions marseillaises. Le processus qui se met en place est une conversion identitaire. Au fil du temps, le supporter en vient à devenir amoureux de Marseille. Pendant mon enquête, un adhérent de Rouen a déménagé à Marseille pour vivre sa passion à fond. Il a fini par revenir. Mais il incarnait une trajectoire fantasmée par beaucoup de ces supporters à distance. Quasiment tous ont cette idée du déménagement à un moment ou à un autre. Déjà, on passe ses vacances à Marseille, et on entretient du mieux qu’on peut son lien de proximité, on s’approprie la ville. Tous ne vont pas jusque là, mais c’est vrai pour les plus engagés.

Recevez toute l'actualité par email

Recevez quotidiennement ou presque le meilleur des articles de
Grand-Rouen directement dans votre boite mail.

Commentez sur Grand-Rouen

Laisser un commentaire