Yvan Leclerc à propos de l’édition de la Correspondance de Flaubert
Le Cinquième et dernier tome de la Correspondance de Gustave Flaubert est paru le 22 novembre 2007 dans la prestigieuse collection La Pleïade, chez Gallimard. L’occasion d’interroger Yvan Leclerc, professeur à l’université de Rouen et maître d’oeuvre de ce travail titanesque auquel s’ajoute un volume d’index général pour toute la correspondance.
Le dernier volume de la Correspondance de Flaubert vient de paraître dans la Pléiade, c’est une aventure qui représente combien d’années de votre vie ?
Yvan Leclerc : La correspondance de Flaubert, en général, m’occupe depuis longtemps. J’ai d’abord commencé à travailler sur la correspondance croisée entre Flaubert et Maupassant, qui a paru chez Flammarion en 1993, à l’occasion du centenaire de la mort du « disciple ». Puis Daniel Oster, qui avait préfacé chez Aubier la réédition des Souvenirs littéraires de Maxime Du Camp, a suggéré à Flammarion de me commander la correspondance croisée entre Flaubert et Du Camp, à laquelle j’ai joint les lettres échangées entre Flaubert et Alfred Le Poittevin, le grand ami de la jeunesse (2000). Parmi les flaubertiens français de ma génération (celle d’après guerre), j’étais donc le seul à avoir édité des lettres de Flaubert, au moment où le directeur de la Bibliothèque de la Pléiade cherchait quelqu’un, d’abord pour établir l’Index général de la correspondance, que Jean Bruneau ne souhaitait pas prendre en charge, puis pour le remplacer quand la maladie l’a contraint de s’arrêter. La première réunion des « indexeurs » que j’avais recrutés a eu lieu début 1999, et j’ai pris la relève pour l’édition des lettres en 2000.
On n’imagine pas forcément lorsqu’on voit le volume fini ce qu’il peut représenter : la découverte de chacune des lettres proposées au lecteur est une aventure en soi. Vous proposez notamment de nombreuses lettres inédites, comment les avez-vous trouvées ?
Sur un millier de lettres environ, le dernier volume présente 68 lettres entièrement et 15 en partie inédites. Le Supplément, qui comprend des lettres retrouvées depuis la publication des tomes précédents et des lettres de date inconnue ou incertaine, regroupe près de quatre cent lettres, dont une bonne moitié est également inédite. Elles proviennent essentiellement de trois sources : de généreux collectionneurs qui envoient à l’éditeur des photocopies d’autographes en leur possession, de bibliothèques ou d’archives, qui conservent des fonds ou des autographes dispersés parfois non inventoriés ou qui ont échappé à la vigilance des éditeurs précédents, et surtout d’experts et de marchands d’autographes : un éditeur de correspondance doit éplucher régulièrement les catalogues de ventes, pour tenter d’obtenir au passage une copie, ou mieux une photocopie, de la lettre inédite. Bon an, mal an, une dizaine de lettres inédites de Flaubert sont mises en vente sur le marché des autographes.
Certaines ont sans doute une histoire vraiment rocambolesque…
Rocambolesque est peut-être un mot trop fort, mais chaque lettre a une histoire singulière. Si j’avais beaucoup de temps, je construirais une base de données dans laquelle chacune des 4 200 lettres aujourd’hui connues aurait sa fiche d’identité, pour établir une « traçabilité » générale, depuis le destinataire qui a reçu la lettre de Flaubert jusqu’à son lieu actuel de conservation. Les histoires les plus attachantes sont souvent racontées par les « petits » collectionneurs, ceux qui possèdent une ou deux lettres, et non les gros, qui achètent pour faire un placement. Je me souviens du Dr Jean, célèbre gynécologue rouennais et collectionneur avisé, me racontant comment certaines de ses patientes, connaissant sa passion, lui offraient après l’accouchement une lettre de Flaubert ou de Maupassant, à une époque où les autographes étaient encore accessibles. Autre Rouennais qui possédait une lettre retrouvée par hasard : Me Max Brière, dont l’épouse appartenait à la famille Baudry, avait découvert la lettre de Flaubert à Frédéric Baudry, lettre datée du 29 mars 1880 et concernant l’épisode de la botanique dans Bouvard et Pécuchet, insérée entre les pages de la Botanique de Jean-Jacques Rousseau, dans lequel Baudry avait recherché le renseignement demandé par l’écrivain.
La Pléiade est connue pour la qualité de ses annotations. Il vous a fallu mener un véritable travail de détective pour apporter certaines explications ?
L’annotation d’une correspondance est assez différente de l’annotation d’une œuvre, qui possède en elle-même la plupart des informations nécessaires à sa compréhension. La lettre est par essence allusive, parce que les correspondants, le plus souvent, se connaissent, se rencontrent entre les lettres. Les échanges oraux nous échappent, ainsi que certains implicites. L’annotation doit par ailleurs couvrir tous les domaines, depuis la biographie jusqu’à l’écriture de l’œuvre, en passant par l’actualité, le sens des mots et des expressions aujourd’hui disparus, les traits de mœurs contemporaines. Il faut souvent recourir aux deux dictionnaires de l’époque : le Littré et le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle de Pierre Larousse. Le travail de détective dont vous parlez a concerné deux types de documents : d’une part, les manuscrits de Trois contes et de Bouvard et Pécuchet, lorsqu’il fallait retrouver dans le dossier de genèse de ces deux œuvres la matière d’une note pour éclairer une mention ou donner une référence ; d’autre part, la presse. Flaubert a beau répéter qu’il ne lit aucun journal, on s’aperçoit qu’il se tient au courant de l’actualité, littéraire bien sûr, mais aussi politique, avec un goût très prononcé pour les faits divers, surtout les histoires sordides et obscènes dans lesquelles il trouve une sorte de vengeance contre l’Ordre moral. La recherche dans les journaux a pris beaucoup de temps : il faut dérouler sur les lecteurs de microfilms de la Bibliothèque nationale les journaux que Flaubert lit le plus souvent à cette époque, et chercher dans les semaines qui précèdent la lettre (quand on a réussi à la dater, car Flaubert ne date pas ses lettres). En général, la nouvelle à laquelle Flaubert fait écho précède de peu la lettre : on s’aperçoit qu’il est toujours très réactif, aussi bien pour répondre à son courrier, souvent par retour, « poste pour poste » comme on disait alors, que pour commenter ce qu’on n’appelait pas encore « l’actualité ».
Une telle édition est une véritable aventure, c’est aussi une aventure humaine, avec une équipe, quels sont vos meilleurs souvenirs de cet aspect « relations humaines » de l’édition de cette correspondance ?
Jean Bruneau avait travaillé seul. Le dernier tome, ainsi que l’Index, est une œuvre collective. Il y a eu des moments très forts, sur le plan humain : quand Jean-Paul Levasseur, instituteur à la retraite, m’a remis le grand classeur rouge dans lequel il avait consigné à la main toutes les entrées de l’Index correspondant au tome IV, travail considérable, surtout sans l’aide de l’ordinateur ; quand Joëlle Robert a classé et transcrit toutes les lettres de Flaubert à Léonie Brainne, conservées à la Bibliothèque municipale de Rouen : j’ai compris alors que nous nous engagions dans une collaboration longue, qui s’est poursuivie jusqu’à la mise au point final de l’Index. Quand Jean-François Delesalle ou Marlo Johnston, une amie anglaise en train d’écrire une biographie de Maupassant, m’ont rendu l’un et l’autre un tirage papier des lettres et de leur annotation enrichi de leurs commentaires, de leurs corrections et de leurs ajouts. Il faudrait citer également les joutes, par courriels ou par la poste, pour tenter à plusieurs de dater des lettres particulièrement récalcitrantes : on s’échangeait des arguments, on se présentait des objections, on échafaudait des hypothèses ; parfois, l’exercice durait des heures et des jours, jusqu’à ce que l’un de nous trouve le détail incontestable ou l’argument décisif. C’est alors que l’on ressent le plaisir intellectuel de la découverte collective. Ce que vous appelez, fort justement, une « aventure humaine ».
Flaubert aussi il va faire une dédicace à l’armitière ? Ca va relever le niveau.
5 décembre 2007 à 13:25
La parution du cinquième et dernier tome de la Correspondance de Flaubert, ainsi que de l’index de ses milliers de lettres, est un travail remarquable et colossal d’une équipe de passionnés bûcheurs sous la conduite d’Yvan Leclerc. La qualité, quoique qu’on en dise, demande du temps et de la patience et ces productions littéraires sont à méditer à l’heure de la vitesse et de superficialité. Flaubert a mis autour de cinq années pour écrire chacun de ses romans; les auteurs de la Correspondance ont fait mieux, car le premier volume de Jean Bruneau a paru en 1980, il a 27 ans !
5 décembre 2007 à 14:50
Un bien beau travail et une bonne idée de cadeau de Noël!
Bravo aux auteurs.
5 décembre 2007 à 18:44