Il est à la fois facile et difficile d’être préfet de la Seine-Inférieure. Difficile à cause de cette horreur du changement qui soulève à Rouen une terreur panique et un irrésistible mouvement d’opinion, si un préfet maladroit a l’air de vouloir transformer la vie locale. Facile, parce que le respect de la hiérarchie fait que tout Rouen, bourgeois, ouvriers, souhaite s’entendre, si cela est possible, avec le représentant du gouvernement, même quand ce gouvernement fait une politique qui n’est pas "notre" politique. Evidemment, Rouen préférerait que la France partageât ses goûts. Mais quand le mal est fait, Rouen ronchonne un peu, réfléchit, salue le régime, et essaie d’en tirer des avantages pour le Coton et pour le Port.
A Rouen, un préfet doit être bel homme (ce que les Rouennais appellent "décoratif"), avoir bon estomac, bonne humeur, bon sens et donner à sa politique électorale masque de politique d’affaire. Car les Rouennais veulent obéir, mais ils ne veulent pas se sentir commandés. Sous ces réserves, le bourgeois de Rouen soutiendra tout gouvernement, dans certaines limites toutefois. Il y a deux hommes que Rouen n’a jamais aimés, c’est le roi Charles X et M. Emile Combes. De Louis-Philippe à Léon Bourgeois, Rouen se sent en sécurité. Supposons que demain M. Léon Blum devienne le chef du gouvernement, Rouen grognera, et même assez fort, puis, au bout de quelques semaines, si le nouveau ministère fait draguer la Seine, s’il protège les indiennes imprimées, et s’il n’envoie pas ici un préfet trop rouge, nous irons à la gare de la rue Verte le chercher avec le vieux landau.
D’ailleurs, monsieur, moi qui suis très vieux et qui ai vu passer plus d’un régime, je dois reconnaître que ces gens de Paris ont souvent su comprendre Rouen, et qu’ils nous ont presque toujours donné des administrations selon notre coeur… Tenez, sous le second Empire, je n’étais qu’un jeune homme, mais je me souviens du préfet. C’était le baron Leroy, ancien orléaniste, qui portait bien l’uniforme et qui mettait la police partout. Il avait un garçon de bureau, Alexandre, qui était parfait, cravate blanche, bon chic… Ce n’était pas un mauvais régime, le second Empire; tout marchait à la baguette. A Rouen on n’aimait pas beaucoup cela; c’était un peu autoritaire pour nous. Mais on aimait le baron Leroy parce qu’il était resté longtemps à Rouen.
André Maurois, Rouen, Gallimard, 1929.
Beaucoup de commentaires possibles, pour ce texte intéressant, mais très “daté” et plus tellement d’actualité à mon avis. En vrac et en 30 secondes
- avec les lois de décentralisation le rôle du préfet a changé (il s’occupe - entre autres- de l’emploi ! chose impensable à l’époque de Maurois , et ce rôle a globalement diminué. Le président de région, ou du conseil Général ont budgets et une autorité désormais importantes, sans compter le président de l’Agglo ; donc de “nouveaux notables”, élus, eux, contrebalancent l’autorité préfectorale
- Sous notre régime les préfets restent souvent très peu de temps en place, les Rouennais les connaissent donc à peine (ex Aribaud : resté même pas 2 ans)
- Le “coton” a disparu. Rouen n’est plus vraiment une agglo industrielle ; ms en revanche beaucoup + tertiaire (création en 1966 d’une Université, Chambre régionale des Comptes, énorme hôpital, etc)
- le choix de Ch X et surtout de Combes comme spécialement peu aimés des Rouennais me paraît bizarre. La Séparation de l’Eglise et de l’Etat s’est faite plutôt pacifiquement et sans heurts à Rouen (l’archevêque, Fuzet, était républicain). En revanche, grosse émeutes ouvrières en 1848 (donc indurectement contre Louis-Philippe)
Bon, j’arrête là, sinon Sébastien va dire que j’entame déjà le blog sur l’histoire de l’Agglo auquel nous réfléchissons tous 2…
Oh je ne suis pas sûr que cela ait tant changé que cela! Un peu comme les nouvelles de Maupassant, quoi… Merci Sébastien pour ce post littéraire!