En sortant de la gare je découvrais Rouen. C’était un plaisir de chaque matin. La rivière, étalée entre la rive et nous, mettait le tableau à bonne distance. Une rangée de maisons grises, régulières, bordait les quais. Derrière cette noble façade, la ville ramassée sur elle-même, enfumée, entre le fleuve et la crête, montait à l’assaut des collines. Des croupes vertes de Bon-Secours, aux pentes de Canteleu, le ciel était peuplé de tours, de clochers. La triple couronne de la cathédrale formait un centre et un sommet. Il y avait dans toute cette composition un mélange d’ordre et de fantaisie qui mettait dans nos jeunes coeurs un enthousiasme muet et fort.
Nous suivions toujours le même chemin. Je crois que nous marchions sur les mêmes pavés. Rouen n’était pour nous qu’un étroit passage entre la gare et le lycée. Rue Grand-Pont, Cathédrale, rue des Carmes, puis on tournait à droite vers le marché aux fleurs, qu’on traversait chaque jour entre les mêmes boutiques. Une fleuriste rousse avait de jolis yeux. De là, par une rue obscure, ennuyeuse, qui toujours restera dans mon esprit comme le symbole des moments perdus, on gagnait la place de l’Hôtel-de-Ville, que dominait un Napoléon de bronze, au cheval éternellement cabré. On commençait à rencontrer des externes, d’abord en couples, bientôt en groupes. "Tu sais ton Virgile…-Tu as compris la trigo ?" Petit monde où la science et l’histoire était les seules réalités, sans doute sous de nouveaux visages poses-tu ce matin les mêmes questions dans cette large rue qui monte vers la fontaine Sainte-Marie.
André Maurois, Rouen, Gallimard, 1929.
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