Catherine Morin-Desailly : l’entretien

Nous devions nous voir à Rouen, mais vendredi 30 septembre, à la veille l’élection du président du Sénat, l’interview d’une sénatrice est soumise à des aléas compréhensibles. C’est donc au téléphone que nous nous parlons. Le sénat passe à gauche, et c’est l’occasion d’évoquer avec Catherine Morin-Desailly, Nouveau Centre, son travail depuis 2004 dans cette assemblée.

Comment analysez-vous les résultats des dernières sénatoriales, qui donnent une majorité de siège à la gauche au Sénat pour la première fois ?
Catherine Morin-Desailly : Nous assistons là au résultat mécanique des scrutins successifs depuis dix ans, qui voient la gauche progresser sur l’ensemble des territoires. Le corps électoral rural et périurbain évolue.
Le différentiel a été accentué par deux facteurs : d’abord le contexte des affaires, dans les quinze jours qui ont précédé l’élection n’a pas aidé. Et puis la réforme des collectivités territoriales a été très mal vécue par les grands électeurs. J’avais sollicité comme beaucoup d’autres sénateurs, une démarche plus consensuelle. Personnellement, je me suis d’ailleurs abstenue sur cette réforme, la considérant inaboutie.

L’image de Nicolas Sarkozy n’est pour rien dans ce basculement ?
Catherine Morin-Desailly : Non, je ne pense pas qu’elle ait joué un rôle. Si il a un côté qui peut agacer beaucoup de Français, les grands électeurs raisonnent autrement.

Ce changement de majorité au Sénat nous donne l’occasion de tirer le bilan du début de votre mandat, et de nous pencher sur les sujets sur lesquels vous avez travaillé. Vous vous êtes beaucoup intéressée aux médias et aux nouvelles technologies.
Je me suis intéressée assez vite à toutes ces questions. Nous vivons au moment où l’on bascule dans une société de l’écran : on n’est plus sur Internet, on vit dans Internet. C’est un changement radical. Il se trouve que je suis très sensible aux contenus culturels, et ce que la technologie change dans notre société me passionne. Et les enjeux sont de premier ordre : voyez comme les territoires luttent pour l’accès au très haut débit.
On est peu de sénateurs à s’occuper de ces sujets, certains ont même plutôt peur de ce qui se passe. C’est normal : nous vivons un changement de civilisation, avec des risques, qu’il faut gérer, et aussi des avancées extraordinaires.
J’ai beaucoup travaillé avec la presse, avec l’industrie du livre, sur la fiscalité, le droit d’auteur. Je suis frappée par le fait que les acteurs s’adaptent très vite. Il y a trois ans, les syndicats de journalistes disaient que lorsqu’on est de la presse écrite, on n’a pas à s’occuper d’Internet, parce que ce n’est pas le même métier. Aujourd’hui, je croise des journalistes qui ne se posent pas ce genre de question : ils sont multi-supports.

Vous n’êtes pas un peu optimiste sur la rapidité de ces adaptations ?
Catherine Morin-Desailly : Non, je ne crois pas. J’ai assisté à la trois éditions du forum « Culture et économie ». La première année, la grande question était de savoir comment on allait s’en sortir avec la gratuité des contenus. Et puis dès l’année suivante, on a vu émerger des systèmes payants. La chaîne économique mute, se structure, les entreprises se réorganisent. Il faut suivre.
C’est ce que j’ai fait en portant par exemple l’amendement qui adapte la TVA sur le livre électronique à 5,5%. Mais ce n’est pas encore gagné : Bruxelles peut nous invalider. La question, c’est de savoir ce qu’est un livre ? Pour Bruxelles, un livre électronique serait plutôt un service. Mais si on veut résister à Google ou Amazon, donner une chance à d’autres acteurs, il faut défendre le fait qu’un produit culturel est indépendant de son support.

Vous vous êtes illustrée, sur un sujet très différent, liée à l’affaire connue à Rouen sous le nom de l’affaire de la tête Maori, qui a finalement été restituée à la Nouvelle-Zélande. Au-delà de cette affaire proprement dite, vous êtes à l’origine d’un véritable séisme dans les musées français.
Catherine Morin-Desailly : Je me trouvais naturellement sensibilisée sur ce sujet par Nicolas About, sénateur centriste à l’origine de la restitution de la Vénus hottentote à l’Afrique du Sud. Est-ce que la culture justifie tout ? Quelle est la valeur d’un être humain ? Comment doit-on considérer ces restes ? Quel respect leur doit-on ? Je pense qu’il est important que la science, la culture, se conjuguent à une éthique irréprochable. Le milieu muséographique a été ébranlé par ma proposition de loi pour la restitution de toutes les têtes maories : mais est-ce que garder dans nos musées ces restes humains, acquis parfois dans des conditions douteuses, est légitime ?

On voit là un lien direct entre une affaire rouennaise et votre travail sénatorial. Il n’y a pas de coupure ?
Catherine Morin-Desailly : Le mandat de sénateur est très particulier. Nous examinons les mêmes textes que les députés, mais notre relation aux territoires est différente. Là où nous avons été élus, nous accompagnons les élus locaux dans leurs problématiques. Nous avons une plus grande distance, et nous sommes moins en prise avec les échéances, comme le sont les députés avec l’élection présidentielle. Cela nous autorise du recul, un regard un peu plus distancié sur les choses tout en ayant une prise directe sur les problématiques locales.

Vous êtes entrée en politique en 1995, élue de la majorité à Boisguillaume, vous êtes aujourd’hui sénatrice, ce n’est pas courant pour quelqu’un qui a commencé comme professeur d’anglais. Quel regard portez-vous sur votre parcours ?
Catherine Morin-Desailly : La vie, c’est une brique après l’autre. Les choses s’enchaînent en fonction des circonstances, mais aussi du travail, de l’intérêt qu’on porte aux choses. Un contexte antérieur me conduisait dans cette direction. Dans ma famille, il y avait déjà des enseignants, j’avais un grand-père avocat, il y avait des médecins : des métiers tournés vers les autres, et une vraie place donnée au bénévolat. J’ai même eu un grand-père maire de Bonsecours, un grand-oncle adjoint au maire à Rouen, un oncle maire de Giverny, et même un aïeul maire d’Aumale qui a siégé au Conseil des anciens, qui préfigurait le Sénat !
Certes, je suis rentrée en politique un peu par hasard, en 1995, mais je crois aussi que la fonction fait l’homme, ou la femme, et cela donne beaucoup d’espoir en la nature humaine.

Rentrée en politique en 1995, vous avez un parcours sinon similaire, au moins assez parallèle à celui de Valérie Fourneyron, l’actuel maire socialiste de Rouen, qui, une fois dans l’opposition a démissionné du Conseil Municipal pour se consacrer au conseil régional et à l’assemblée nationale. Une fois dans l’opposition, vous avez vous aussi démissionné du conseil municipal de Rouen, et vous êtes sénatrice et conseillère régionale.
Catherine Morin-Desailly : Le parallélisme ne s’arrête pas là. Nous nous connaissons bien : nos pères étaient à l’école ensemble. J’étais en classe avec sa petite sœur. Nous avons été chez les scouts ensembles. Elle était, dès l’adolescence, plus militante que moi. Lorsque j’étais plus jeune, je ne pensais pas faire de politique. Mais nous venons du même milieu.

Si l’on prolonge le parallélisme, et si le destin existe, ne devriez vous pas logiquement vous retrouver face à face aux prochaines élections municipales à Rouen ? Est-ce que c’est ce que vous souhaitez ?
Catherine Morin-Desailly : Le destin, -si c’est ça-, ça arrive, c’est tout, on n’a pas besoin de le souhaiter. (Rires)

 

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2 réflexions au sujet de « Catherine Morin-Desailly : l’entretien »

  1. Interview très intéressante d’une personne importante de la vie politique locale. J’aime le ton des questions, il apporte une certaine proximité de langage, donnant un rendu intimiste à cette interview. Pas de question « scandaleuse » qui ne mène à rien, si ce n’est à être racoleur. Si le ton des interviews de Grand-Rouen est celui-là, je ne peux qu’applaudir des deux mains et revenir avec plaisir.

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