En cet été deux mille douze un photographe s’attaque à deux monuments qui encadrent Rouen. A l’Ouest Jumièges, les ruines de l’abbaye, son parc. A l’Est la maison de Monet à Giverny, ses meubles, son jardin. Il y a quelque chose d’admirable à se confronter à ce qui a déjà été tant de fois photographié, montré, raconté. Deux expositions concomitantes donnent à voir deux facettes d’un très grand photographe, et deux livres permettent d’en garder la trace.
On a croisé Bernard Plossu à Jumièges, buvant un cidre face à l’abbaye. L’homme est immédiatement sympathique. Autour de lui, des amis. Ce jour-là, c’est exceptionnel, il n’a pas d’appareil à portée de main. Il raconte, blague, parle des confrères. Untel qu’on n’a pas vu depuis longtemps, tel autre, qui mériterait tellement mieux… Une heure plus tard, ce sera le discours du vernissage, et toute la modestie d’un grand artiste, habitué des rétrospectives internationales. Il a mis une cravate qu’il ne portait pas quelques minutes avant. La conseillère générale a qui revenait le discours n’a pas daigné venir. Qu’importe. Ceux qui sont là profitent du moment. Il fait beau, et Jumièges, l’abbaye sans toit, dresse ses amoncellements aussi haut que possible. On se promène un peu entre les pierres avant de monter voir les photos. De tous petits formats, du noir et blanc. Et, lorsqu’on s’y penche, par la magie de la composition, le même vertige vous saisit qu’au pied de l’abbaye, lorsque, tête en l’air, vous regardiez les oiseaux voler dans l’encadrement des vitraux absents. C’est la magie de Plossu : nous mettre devant ses photos comme dans l’abbaye en se focalisant pourtant sur des détails qu’on aurait à peine vus. L’expérience vaut d’être vécu, et le temps pris de plonger dans ces photos-là.
A Giverny, l’expérience est toute autre. On a de la maison de Claude Monet une expérience contrastée. Ces cars de touristes appareil photo en main, à la queue leu leu dans les escaliers, dans les jardins, s’extasiant sur les reproductions et les porte-clefs aux motifs floraux… Comme un parc à thème, rien à vrai dire qui fasse penser à Monet intime, comme s’intitule l’exposition de Plossu. Hors saison, on a aimé se promener quasi seul entre les nénuphars et les saules pleureurs.
Comme à Jumièges, Bernard Plossu ne fait pas que relever le défi, il nous entraîne où nous n’étions pas encore allé. Il photographie et Monet est là, hors champs, juste à côté. C’est un petit miracle. Et même les nymphéas échappent à la noyade du passage obligé, du cliché s’il en est où l’on attend que n’importe qui trébuche. Les Nymphéas de Plossu ne tombent pas dans le piège, et une diagonale qui rappelle le vertige des petits formats de Jumièges offre son salut au photographe.
C’est dans le sens du détail et de la composition que Plossu est grand. Le mieux est encore que vous alliez vous en rendre compte sur place. Vous avez tout l’été, et un peu plus, pour cela.
Livres :
Monet intime, Photographies de Bernard Plossu, Filigranes Editions
L’odeur du buis, L’abbaye de Jumièges par Bernard Plossu, Filigranes Editions
Expositions :
L’odeur du buis, jusqu’au 30 septembre 2012 à l’Abbaye de Jumièges
Monet intime, jusqu’au 31 octobre 2012, au musée des impressionnismes, à Giverny
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