Lucie Delarue-Mardrus : Rouen

Rouen par Lucie Delarue-MardrusCoup de chance, j’ai trouvé ce livre par hasard, dans la vitrine de Thé Majuscule, l’excellent bouquiniste de la place de la Calande. De l’auteur, j’avais entendu parlé, et, qu’on s’en souvienne ou non, on a tous appris quelques uns de ses poésies à l’école primaire. Mais voilà, ce livre là, s’intitule simplement Rouen. Il date de 1935. Luci Delarue-Mardrus n’était pas n’importe qui à l’époque. On lui doit bien soixante dix ouvrages. Lisez plutôt ce que disait d’elle, en 1936, Liane de Pougy, une contemporaine :

“Lu un article assez joli sur Lucie Delarue-autrefois Mardrus. Elle est adorable, enfantine, oui, elle a de grands regards bien ouverts qu’elle pose sur vous avec ardeur et étonnement. Peu faite pour les choses pratiques de la vie elle s’en tire cependant très bien grâce à son talent qui la rend indépendante et à son amour du travail. Elle est humaine dans le joli sens du mot, a su réunir autour d’elle quelques dévouements et les êtres qui lui sont voués et dévoués elle sait les rendre parfaitement heureux. Elle publie trois romans par an, en feuilletons d’abord puis en volumes. Vous la croyez en train de donner des conférences en Europe centrale et vous apprenez qu’on l’a applaudie à Barcelone. Elle sculpte, monte à cheval, aime une femme puis une autre, et encore une autre. Elle a –heureusement- pu se libérer de son mari et depuis cette expérience n’a jamais entrepris un second mariage ni la conquête d’un autre homme.”

Lucie Delarue-Mardrus a donc écrit un livre sur Rouen en 1935. Sur la couverture on voit le pont transbordeur. L’illustration n’est pas de n’importe qui, mais du peintre Robert Antoine Pinchon, un peintre de l’école de Rouen. Quelques unes de ses toiles sont visibles au Musée des Beaux Arts. Les illustrations intérieures du livre dont il est question ici sont aussi de Robert Antoine Pinchon, ce qui ne gate rien.

Illustré par Robert Antoine Pinchon

Lucie Delarue-Mardrus décrit une ville qu’on peine parfois à reconnaître dans ses détails : il est vrai qu’elle n’avait pas, alors, été encore bombardée. Une ville aussi, qui méconnait sa richesse portuaire et son lien avec le fleuve. Voici le début de l’ouvrage

Déboucher en auto sur qulque hauteur et, d’un regard qui plonge, voir pour la première fois Rouen dans le creux, c’est, pour les plus insensibles, éprouver une espèce de frisson.

De l’écriture gothique de sa catédrale aux modernes pattes de mouche de son pont à transbordeur, Rouen s’inscrit sur les brouillards bleutés de la Seine comme une belle calligraphie

Une trinité de hautaines silhouettes occupe le centre : la Cathédrale, Saint-Ouen, Saint-Maclou.

Cependant la Cathédrale, de par sa suprème domination, reste comme isolée, malgré ses deux belles voisines, malgré quelque vingt tours ou clochers qui, s’égaillant alentour, font d’elle la mère Gigogne d’une couvée d’églies.

L’agglutination des toits inégaux, ardoises et tuiles, remplit les interstices.

La Seine pâle partage en deux Roue, ville-fantôme d’autre part tellement réaliste !

Et les collines au creux desquelles une telle capitale est si fièrement campée n’amollissent leurs lignes que pour mieux affirmer la verticale correcte de la Cathédrale, dont la flèche, axe impérieux, parait commander tout le reste.

Et, unn peu plus loin :

C’est à travers une véritable forêt de grues de fer que l’on voyagesur les quais de la rive gauche, à Rouen; et, sur la rive droite, leur envahissement squelettique se reproduit, aussi dense, à partir de l’infortuné Pavillon Flaubert, à Croisset.

A ces montres gigantesques, enfants modernes de la bête préhistorique, il ne manque que la tête. Ils ont le reste : corps et pattes de crocodiles bizarres. Dressés au-dessus de l’eau, leur interminable foule à claire-voie semble devoir se prolonger jusqu’à la mer. Terriblement, ils travaillent. Et peut-être le bruit de leur labeur incessant s’ajoute-t-il au vacarme qu’on entend le jour et la nuit à Rouen, si l’on habite au bord du fleuve. Un vacarme qui s’explique, en vérité, quand on sait que ce sont des milliards de francs-or qui circulent.

Lucie Delarue-Mardrus, Rouen, éd. Henri Defontaine, Rouen, 1935

L'article a été écrit le Samedi 12 mai 2007 à 7:49 dans la catégorie Anthologie, Livres par Sébastien Bailly. Il a bénéficié de 1,100 lectures. Vous pouvez laisser un commentaire, ou faire un trackback depuis votre propre blog.

Un commentaire pour “Lucie Delarue-Mardrus : Rouen”

  1. Sessyl dit:

    Très intéressant extrait.
    Simplement, Seb, je ne vois pas pourquoi tu écris “Une ville aussi, qui méconnait sa richesse portuaire et son lien avec le fleuve” ; cette constatation correspondrait plutôt à la situation après 1945, avec le rehaussement des quais, et d’autre part le déplacement progressif des installations portuaires en aval.

    Avant 1939 le port était en revanche au coeur de la ville, et c’était un lieu de promenade et de vie très fréquenté. Quant à l’intérêt économique du port, il était une évidence pour tous, ne serait-ce qu’à cause du déclin alors du coton et de l’essor au contraire du trafic pétrolier. Lucie D-Mardrus évoque d’ailleurs bien le port dans son livre.

    Bon d’accord, elle n’est pas très aimable pour les grues dans l’extrait que tu cites : « A ces montres gigantesques, enfants modernes de la bête préhistorique, il ne manque que la tête. Ils ont le reste : corps et pattes de crocodiles bizarres » ; mais si l’on trouve sa description un peu dévalorisante, on peut saluer le style !

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