Excursion rouennaise
Je voulus faire, avant l’hiver, une excursion à
travers la Normandie, que je ne connaissais pas.
Je commençai par Rouen, bien entendu, et pendant
huit jours, j’errai distrait, ravi, enthousiasmé dans cette
ville du Moyen-Age, dans ce surprenant musée d’extraordinaires
monuments gothiques.
Or, un soir, vers quatre heures, comme je m’engageais
dans une rue invraisemblable où coule une rivière noire
comme de l’encre nommée "Eau de Robec", mon
attention, toute fixée sur la physionomie antique et bizarre
des maisons, fut détournée tout à coup par la
vue d’une série de boutiques de brocanteurs qui se suivaient
de porte en porte.
Ah ! ils avaient bien choisi leur endroit, ces sordides
trafiquants de vieilleries, dans cette fantastique ruelle, au-dessus
de ce cours d’eau sinistre, sous ces toits pointus de tuiles et
d’ardoises où grinçaient encore les girouettes du
passé.
Au fond des noirs magasins, on voyait s’entasser les
bahuts sculptés, les faïences de Rouen, de Nevers, de
Moustiers, des statues peintes, d’autres en chêne, des Christ,
des vierges, des saints, des ornements d’église, des
chasubles, des chapes, même des vases sacrés et un vieux
tabernacle en bois doré d’où Dieu avait déménagé.
Oh ! les singulières cavernes en ces hautes maisons, en ces
grandes maisons, pleines, des caves aux greniers, d’objets de toute
nature, dont l’existence semblait finie, qui survivaient à
leurs naturels possesseurs, à leur siècle, à
leur temps, à leurs modes, pour être achetés,
comme curiosités, par les nouvelles générations.
Ma tendresse pour les bibelots se réveillait dans
cette cité d’antiquaires. J’allais de boutique en boutique,
traversant, en deux enjambées, les ponts de quatre planches
pourries jetées sur le courant nauséabond de l’Eau de
Robec.
Guy de Maupassant, "Qui sait ?"

