Alain Cribier, 67 ans, est une star. Pas son genre de la ramener, mais certains ont fait l’aller-retour du Mexique en 24 heures pour ne pas manquer le dixième anniversaire de son invention, à Rouen, le 13 mai 2012. Une consécration : la fine fleur, la crème et le haut du panier de la cardiologie mondiale était là, venant de cinquante pays. Les meilleurs d’entre les meilleurs. Ceux-là même qui, au début, niait toute possibilité de succès au Professeur Cribier. Toujours difficile d’avoir raison le premier.
Et puis les temps changent. Il est loin le petit garçon qui, dès neuf ans, se voyait médecin. Elle est loin l’arrivée au service de cardiologie du Pr Letac, à Rouen en 1972, après des études parisiennes chahutées par mai 68. Loin même le voyage aux Etats-Unis en 1976, au Cedars Sinaï de Los Angeles. C’est là, pourtant, que le jeune médecin se se découvre un goût pour la recherche médicale, et attrappe le virus de l’innovation dans ce lieu qui a vu passer chercheurs et prix Nobel.
On peut égrainer le CV. Nommé professeur de médecine en 1983, à Rouen, il poursuit dans le domaine de la cardiologie interventionnelle. En 1997, il prend la tête du service de cardiologie du CHU, jusqu’à quitter ses fonctions. Il est aujourd’hui consultant dans ce service, et toujours professeur de médecine à l’université de Rouen…
La vie est plus sinueuse qu’un CV. L’aventure commence par un constat : « J’ai toujours eu à coeur d’améliorer les choses », dit-il. En 1985, c’est sa première première mondiale : il met au point une méthode de traitement du rétrécissement aortique chez l’adulte. La maladie concerne une valve qui sépare une artère et le ventricule gauche. Cette valve, pour qu’on vive normalement, doit s’ouvrir complètement, mais, avec l’âge, sans qu’on sache trop pourquoi, une grande partie de la population voit cette valve se bloquer en position fermée : ça s’épaissit, ça se charge en calcaire… exactement comme un tuyau de machine à laver. Et les conséquences sont gravissimes. Essoufflement à l’effort, douleur dans la poitrine, pertes de connaissances : le pronostic vital est alors engagé dans les deux ans. Il n’y a aucun traitement médical, aucune façon de prévenir la maladie. La seule façon d’empècher les gens de mourir dans les 24 mois, c’est de changer la valve. Simple comme de la plomberie. Cela se fait très bien chirurgicalement. On remplace la valve aortique par une valve artificielle. Jusqu’en 85, c’est une chirurgie à coeur ouvert, très lourde. Longue période d’hospitalisation longue convalescence, bien entendu, un certain nombre de patients sont trop fragiles pour pouvoir être soumis à cette solution chirurgicale. Environ un patient sur trois ne peut pas être opérés. Jusqu’à la première première d’Alain Cribier, ils étaient laissés pour compte sans qu’on puisse rien faire. Pas glop.
En septembre 1985, Alain Cribier propose donc une nouvelle technique : la dilatation de la valve aortique par ballonnet. Ca consiste à introduire dans la valve un ballonnet gonflable en passant par une artère. On gonfle le ballonnet dans la valve, ça casse un peu le calcium et ça permet de récupérer une certaine ouverture. Il suffisait d’y penser. Des dizaines et des dizaines de milliers de patients ont été finalement été traités de cette façon dans le monde. Il y a eu d’immenses études internationales.
Mais, vers 1988-89, on a constaté que le taux de récidive était très élevé. La valve élargie se refermait à nouveau. On a tous connu ça avec les éviers… En médecine, deux solutions étaient possibles : abandonner ou trouver une solution contre la récidive. Alain Cribier n’est pas le genre à abandonner. D’où l’idée de placer à l’intérieur de la valve une valve artificielle, comme font les chirurgiens, mais introduite par la circulation périphérique, sans ouvrir la poitrine. Seul problème, c’était considéré comme complètement infaisable puisque le calibre des valves était vraiment très gros, entre 23 et 26 millimètres : on ne pouvait pas envisager du tout d’introduire une valve comme ça par une artère qui fait 7 ou 8 mm. « Donc j’ai mis au point un système qui consiste à attacher une valve artificielle en péricarde de boeuf à l’intérieur d’un grillage métallique, ce qu’on appelle un stent, explique Alain Cribier. Le grillage est comprimé, rattatiné sur un ballonnet gonflable, et du coup, on peut introduire ça à l’intérieur d’un vaisseau, et le stent reprend sa taille normale lorsqu’on gonfle le ballonnet. C’est un principe très très simple. Ce qui n’a pas été simple, c’est de faire admettre cette technique dans le monde parce que tous les experts, absolument tous les experts de toutes les compagnies que j’ai essayé de contacter après avoir démontré sur le cadavre que ça marchait, étaient absolument contre. D’une part parce que la conception du grillage avec une valve était considéré comme impossible par les ingénieurs. D’autre part, parce que les médecins et les chirurgiens disaient qu’il était impossible de mettre une valve en place à l’intérieur de l’orifice aortique, à un endroit très précis, sur coeur battant… Mais moi j’étais sûr que c’était possible parce que je l’avais fait sur un cadavre, à Rouen. On avait fait toute une série, j’avais montré que ça marchait très bien à l’arrêt.J’étais très confiant, mais j’ai fait face à un échec qui a duré de 1987 à 1999. J’ai passé toutes ces années à chercher dans tous les pays du monde une compagnie qui serait d’accord pour essayer de fabriquer cette valve et financer l’expérimentation et le développement ultérieur. Et ça, ça a été un échec absolument total. »
Entre 1987 et 1999, Alain Cribier vit en sachant qu’il a une solution pour sauver des patients, sans arriver à convaincre. « Humainement, c’était très frustrant, admet-il. Mais je n’ai pas fait qu’attendre. J’ai développé un appareil pour traiter le rétrécissement mitral, qui est tout à fait une autre maladie, mais une maladie endémique et un véritable problème socio-économique dans les pays en développement. J’ai passé ces douze ans de frustration sur la valve aortique à sillonner le monde, avec ce truc là, qui a soigné des milliers de patients. On passait de 2000 à 50 dollars l’intervention. Comme c’est une maladie de pauvres dans les pays pauvres, c’était un travail important. Et puis, ça m’a fait passer le temps. » On connait des gens qui passent leur temps moins utilement.

Alain Cribier (deuxième en partant de la droite) avec les fondateurs de la start up à l'origine de la valve
En 1999, totalement coincé par l’absence de possibilité de développement, Alain Cribier prend le taureau par les cornes et décide de créer une start-up pour développer la valve lui-même. Avec l’aide de trois américains : dont Martin Leon, l’un des plus grand cardiologues des Etats-Unis, et deux ingénieurs. « On était quatre et on a mis nos billes là dedans, raconte Alain Cribier. On avait très peu de moyens financiers. On a quand même trouvé une compagnie Israélienne, près de Tel Aviv, qui s’appelle Aran, qui a senti qu’il y avait quelque chose à faire et a dit que c’était possible. C’était la première fois qu’on avait un feedback positif. Aran nous a aidé à créer un prototype, a réussi à mettre au point la valve. Ce premier modèle a d’abord été étudié pendant deux ans, puis on a commencé à faire une série d’animaux, à Paris, à l’Intitut Montsouris. On a implanté la valve dans plus de cent moutons pour développer complètement la technologie. »
Peu de différence entre les moutons et les hommes, donc, en matière de valves, en tout cas. Et comme les résultats étaient vraiment excellents sur l’animal, Alain Cribier a décidé de passer le cap, et de faire la première implantation chez l’homme en avril 2002 : « L’opération a eu lieu à Rouen sur un patient très jeune, qui avait 57 ans, et qui était absolument mourant : il avait déjà fait plusieurs arrêts cardiaques, explique le professeur. On a décidé avec beaucoup d’hésitations, parce qu’un premier échec aurait été catastrophique, mais on a tenté le coup contre toute raison, puisqu’on sait aujourd’hui que ce malade avait toutes les contre-indications qui sont actuellement respectées pour ne pas mettre la valve. Le patient a littéralement ressucité puisque 24 heures plus tard, il donnait des interviews dans la presse. Toutes les télés sont venus : c’était absolument monstrueux. A partir de ce patient là on a eu la réponse instantannément, la procédure a duré une heure. Au bout d’une heure on savait tout ce qu’on voulait savoir. Ca marchait, et ça marchait bien. »
A partir de là, tout aurait peut-être pu aller très vite. Il a cependant fallu presque un an pour avoir l’autorisation de commencer une série de patients : « On a obtenu le droit de commencer sur la base du compassionnel, c’est-à-dire sur des patients qui avaient une espérance de vie à 15 jours nulle. Donc on a reçu les pires patients, qui avaient déjà fait des arrêts cardiaques, certains mourraient dans le service ou dans l’ambulance qui les amenaient à Rouen, parce qu’il en venait de partout en France, puisqu’on était le seul centre à faire ça. Et ça a été très intéressant et très instructif : on a fait 40 malades. Au bout de 18 mois, on commençait à avoir des demandes tellement nombreuses qu’on ne pouvait pas faire face, puisque chaque valve était fabriquée au coup par coup. On n’avait pas de stock. Il fallait réussir à avoir les valves avant que les patients meurent… c’était vraiment une histoire incroyable. »
Au bout de quarante malades traités, la profession a commencé à émettre les premiers échos favorables, même si les critiques restaient très très importantes. Certains très gros implanteurs de valves d’aujourd’hui criaient alors sur tous les toits qu’il n’y avait aucun avenir. La technique d’Alain Cribier est mise en oeuvre sur des malades en Italie, aux Etats-Unis, en Allemagne…avec toujours de bons résultats. En 2004, une compagnie américaine, Edwards, basée à Los Angeles, la plus grosse compagnie de fabrication de valves aux Etats-Unis, propose d’acquérir la start-up. Elle avait refusé le projet initialement, mais a pris en compte les progrès, et a mesuré le nombre de patients potentiellement concernés dans les pays développés, qui peuvent payer. « Il y a eu à ce moment là une sorte de compétition des plus grandes entreprises américaines, précise Alain Cribier. Après douze ans de faillite totale, les gens commençaient à se battre pour acheter la start-up. C’est Edwards qui l’a emporté, conformément à mes souhaits car Edwards a une très grande expérience des bioprothèses, c’est-à-dire des prothèses artificielles d’origine biologiques, comme la valve qu’on utilisait. A partir de là ça a été une révolution. Dès 2005, sont apparues de nouvelles valves, avec plusieurs tailles, des techniques d’implantation différentes, plus faciles, plus faisables… Alors ça a été une explosion. De très grandes études de milliers de patients ont été faites dans différents pays. »
Et l’echec initial se transforme doucement en succès planétaire. « On a perdu du temps et les malades mourraient comme des mouches. Ce sont des choses très marquantes », se rappelle Alain Cribier. En 2007, la Communauté européenne donne son accord pour commercialiser ces valves. Mais il faut attendre 2010, pour que la sécurité sociale accepte le remboursement des valves en France. En 2011, finalement, la Food and Drugs Administration aux Etats-Unis donne son aval : « ça veut dire que la valve est acceptée comme moyen thérapeutique aux Etats-Unis, s’enthousiasme Alain Cribier. Si on m’avait dit que ça arriverait un jour… C’est un succès incroyable pour une innovation française : je ne suis pas sûr qu’il y ait d’autres exemples. »
Et le professeur Cribier d’esquisser l’avenir de la technique qu’il a mise au point : « On avait jusque là réservé cette technique à des candidats pour lesquels la chirurgie n’était pas recommandée. Petit à petit, il y a un glissement. Si on se porte à dix ans, il n’est pas impossible que ce soit la méthode de choix pour remplacer les valves. Ce sera sans doute aussi le cas pour la valve mitrale dont on espère faire la première à Rouen cette année. C’est un monde qui s’ouvre. Je ne veux pas donner l’impression d’être fier, mais ça peut être considéré comme une révolution médicale. C’est une maladie qui tue les gens à tour de bras. Il y a actuellement dans le monde 150 000 patients traités chaque année par la chirurgie à coeur ouvert, 15 000 en France. On en est à 300 valves par mois en France. La croissance est exponentielle. C’est encore cher : la valve est construite à la main, ça prend deux jours par valve. Mais toutes les techniques nouvelles connaissent une baisse des prix avec l’amélioration des process et la concurrence. La valve est déjà 5000 euros moins chère que la chirurgie, notamment parce qu’on gagne sur la durée d’hospitalisation, la rééducation, l’anesthésie… »
A bien y réfléchir, on se demande si le plus incroyable ce n’est pas que le professeur Cribier soit toujours à Rouen, en 2012… « Cela fait quinze ans qu’on me demande d’aller aux Etats-Unis, admet-il. En France, il n’y a pas d’investisseurs privés, et puis le marché potentiel est principalement aux Etats-Unis. Les innovations médicales qui marchent sont importées aux Etats-Unis. On m’a fait des propositions invraisemblables au niveaux des moyens de recherche mis à ma disposition, avec des salaires mensuels qui représentaient deux ans de salaire en France. Pourquoi je n’y suis pas allé ? Pour des raison très basiques. D’abord, je suis Français, et les Français n’ont pas un désir d’expatriation très marqué. J’aime la France, j’aime le mode de vie français. Je suis très attaché à Rouen. Je suis très attaché à l’institution de Rouen qui m’a permis de faire tout cela. Ma femme est psychanalyste, ça veut dire qu’il faut quand même parler avec les patients, en français si possible. Franchement… je n’avais pas envie d’aller vivre aux Etats-Unis. » Les inventeurs européens de l’angioplastie ou des stents, eux, sont immédiatement partis vivre aux Etats-Unis. Alain Cribier est toujours Rouennais.

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